05 octobre 2006
Le paradoxe EPR
Publié sur la Dolgorouki Inc. le 20 juillet 2006
Le paradoxe EPR
Le paradoxe EPR ou comment un problème de physique résonne avec un paradoxe de l'anthropologie.
Explication :
Comment ceci serait si je n'était pas là ?
Autrement dit : quelle influence ma présence a t'elle sur une situation sociale? Puisque j'observe in situ et ne peux faire autrement dois-je faire fi de mon influence sur l'objet ? Ou dois-je, dans un effort réflexif, analyser les effets de ma présence ?

Le paradoxe EPR
La dualité onde-particule n'est pas un problème en soi. Elle met simplement en évidence le fait que les particules élémentaires ne se comportent pas comme les objets de la vie quotidienne et que nos concepts familiers sont inadéquats pour décrire le monde microscopique. Des difficultés plus sérieuses se posent lorsqu'on considère certaines des conséquences de l'indéterminisme. C'est en particulier le cas du paradoxe EPR, basé sur une expérience proposée en 1935 par Albert Einstein, Boris Podolsky et Nathan Rosen, dans le but de mettre en évidence des contradictions supposées de la mécanique quantique.
Le paradoxe
L'expérience est la suivante. Imaginons un laboratoire tapissé de détecteur de photons. Au milieu de la pièce, plaçons un atome stimulé de façon telle qu'il émette simultanément deux photons après un certain laps de temps. Pour des raisons de symétrie, ces deux photons doivent se déplacer dans des directions exactement opposées. C'est bien ce que l'on observe : lorsque l'un détecteur indique la capture d'un photon, le détecteur placé du coté opposé fait de même.
Jusqu'ici, pas de problème. Mais analysons la situation du point de vue de la mécanique quantique. Selon cette dernière, les photons n'ont pas de direction particulière avant d'être détectés, tout comme un électron n'a pas de position précise. Ainsi, toutes les directions ont une probabilité d'émission identique, du moins tant que nous n'observons pas les particules. Ce n'est que lorsque nos détecteurs capturent l'un des photons que le choix d'une direction se produit.
C'est là le problème. Le premier photon ne se voit affecté d'une direction particulière qu'au moment où nous le capturons. Et de même pour le deuxième photon. Pourtant, lorsqu'elles sont détectées, les deux particules se trouvent dans des directions exactement opposées. Comment les deux photons peuvent-ils apparaître simultanément aux extrémités opposées de la pièce s'ils n'ont pas échangé d'information au départ ?
Remarquons que la taille du laboratoire est sans importance. Si nous plaçons nos détecteurs aux quatre coins du Groupe Local, le résultat sera identique. Les deux photons, même séparés par des millions d'années-lumière, seront détectés au même moment dans des directions exactement opposées, bien qu'ils ne savaient pas où ils allaient avant d'être observés.
Pour Einstein et ses deux confrères, un tel paradoxe montrait que la mécanique quantique n'était pas une description satisfaisante de la réalité. La situation resta confuse jusqu'en 1982, lorsque le physicien français Alain Aspect montra que la mécanique quantique avait bel et bien raison.
Alain Aspect réalisa une expérience similaire à la précédente et fut en mesure de prouver que les photons se comportaient exactement comme la mécanique quantique le prédisait. Ils n'échangeaient aucune information au départ et n'apprenaient leur direction qu'au moment de la capture. Ce qui ne les empêchait pas d'apparaître finalement dans des directions exactement opposées. La situation était donc véritablement paradoxale, elle n'était pas liée à une faille de la mécanique quantique.
La non-séparabilité
Pour essayer d'expliquer le paradoxe EPR, il nous faut remettre en cause la vision classique du monde microscopique. En effet, la situation pose problème car nous considérons les deux photons comme des entités distinctes possédant des propriétés locales. Par contre, le paradoxe n'en est plus un si nous considérons que les deux particules forment un système avec des propriétés globales non localisées dans l'un ou l'autre des photons.
Dans cette interprétation, les deux photons, même séparés par des millions d'années-lumière, sont en contact permanent. Ils n'ont pas besoin d'échanger d'information à l'aide d'un moyen classique limité par la vitesse de la lumière. Lorsque l'un est détecté, l'autre le sait de façon instantanée. Les deux particules peuvent donc apparaître dans des directions opposées sans s'être consultées au préalable. Le paradoxe EPR nous oblige ainsi à introduire un nouveau concept, celui de non-séparabilité. Les particules ne peuvent pas toujours être décrites comme des entités totalement indépendantes, mais doivent parfois être considérées comme de simples éléments d'un tout.
© Texte Olivier Esslinger 2003-2006
Reproduction du texte à fins non commerciales autorisée moyennant mention de la source
19:31 Publié dans L'anthropologie et ses cousin(e)s | Lien permanent | Commentaires (15) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
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Commentaires
Bon.
Mon explication au dessus de l'image n'a rien à voir avec l'article
mais laissons courir. J'ai tout mélangé. Je chercherais un article qui
correspond à mes questions...
Ecrit par : Dolgo | 20 juillet 2006
http://www.revue-texto.net/Inedits/Gadet_Principes.html#1.1.
1.1. Le paradoxe de l'observateur
La linguistique dispose d'une tradition d'étude de terrain, surtout
dans sa version américaine (Samarin 1967), mais celle-ci est restée
dépendante de conceptions théoriques et d'objectifs d'analyse de
langues non encore décrites (structuralisme américain). Les objectifs
des sociolinguistes étant différents, ce sont des modèles issus des
sciences sociales [3] qui ont été décisifs pour leurs options d'enquête.
La sociolinguistique naissante des années 60 s'est trouvée fortement
influencée par les réflexions sur les méthodes initiées par Labov, et
la plupart des sociolinguistes adopteront les orientations posées dans
le “ paradoxe de l'observateur ”, dont il a été le promoteur constant :
“ To obtain the data most important for linguistic theory, we have
to observe how people speak when they are not being observed ” (Labov
1973, p. 113).
Quelle que soit leur pratique effective, cette référence demeure
omni-présente chez eux aujourd'hui, comme l’atteste par exemple la
présence d'une entrée “ paradoxe de l'observateur ” dans le
dictionnaire de sociolinguistique de Moreau 1997, ou cette citation
d'un travail récent, parmi beaucoup d'autres que l'on aurait pu citer
ici :
“ Considerable care was taken to avoid the dangers of the
'observer's paradox', i.e. the fact that the presence of the observer
may destroy the phenomenon that s/he is observing “ (Pooley 1996, p.
80).
Il n'est ainsi pas exagéré de dire que c'est la réflexion autour du
paradoxe de l'observateur, et de la problématique souvent considérée
comme purement technique de son “ dépassement ”, qui a constitué le
moteur des réflexions méthodologiques en sociolinguistique. En effet,
si la présence de l'observateur est regardée comme un handicap, il va
falloir s'efforcer de le marginaliser en tant que participant à
l'échange de paroles. Les initiatives méthodologiques concernent donc
toutes les places que peut occuper un acteur social dans la structure
de participation à l'échange verbal décrite par Goffman 1979, dans un
article précurseur où il décompose les différentes positions que les
acteurs peuvent occuper [4]. L’observateur ne saurait être le locuteur
(le sociolinguiste ne peut qu'occasionnellement s'observer lui-même) ;
il ne faut pas qu'il soit l'interlocuteur (critique des différentes
formes d'interview) ; il ne faut pas qu'il soit le destinataire
principal ; et il faut même le marginaliser en tant que participant
occasionnel.
Ecrit par : Dolgo | 20 juillet 2006
http://vincent.smithware.ca/index.php?article=accueil08
Observation et perturbation, parole et enregistrement
Une explication à la fois souriante et pertinente du « paradoxe de
l'observateur » tel que popularisé par LABOV (1972, 1976) nous est
fournie par NADEAU (2002). Relatant les mésaventures anthropologiques
d'un Québécois en Vieille–France, NADEAU (2004 : 172) explique que :
« J'avais un prof de chimie dont j'oublie le nom et qui disait :
"Observer c'est perturber". Il voulait dire par là que toute tentative
de mesure précise ou d'observation agit sur l'objet mesuré. Avec les
humains, c'est encore pire : le seul fait de poser une question, comme
ça, pour s'informer suffit à provoquer une réaction sans rapport avec
la question. Essayez donc, rien qu'un peu, de rentrer avec une caméra
chez votre voisin pendant son rut. Vous allez voir si vos observations
vont le perturber. »
Pour LABOV (1972, 1976), le vernaculaire est le style de parole utilisé
par les locuteurs lorsqu'ils ne sont pas observés, paradoxalement il
s'agit de l'un des échelons du continuum stylistique dont l'étude est
considérée comme essentielle au sein du paradigme variationniste. Cette
situation antinomique conduit LABOV (1972, 1976) à formuler le «
paradoxe de l'observateur » où l'enquêteur cherche à observer comment
les locuteurs parlent quand ils ne sont pas observés. Les conséquences
de ce paradoxe sont d'autant plus criantes lorsque l'enregistrement de
la parole est rendu nécessaire pour les besoins de l'analyse, les
locuteurs tendant à utiliser des formes phonétiques relativement
éloignées de leur usage quotidien.
Comme l'indique MURRAY (1985), le paradoxe de l'observateur constitue
l'équivalent d'une problématique connue en psychologie sociale et en
psycholinguistique sous l'étiquette : effet Hawthorne.
LABOV W., 1972, Sociolinguistic Patterns, Blackwell, Oxford.
LABOV W., 1976, Sociolinguistique, Éditions de Minuit, Paris [trad. française de Sociolinguistic Patterns].
MURRAY T.E., 1985, On solving the dilemma of the Hawthorne effect, in
WARKENTYNE H.J. (Ed.), Papers from the fifth International Conference
on Methods in Dialectology, Department of Linguistics, University of
Victoria, 327–340.
NADEAU J.–B., 2002, Les Français aussi ont un accent, Payot, Paris [éd. poche, 2004].
Ecrit par : Dolgo | 20 juillet 2006
http://critique.ovh.org/0404/article03.html
Déconstruction d'un discours de "success story" et analyse des processus de régulation sous-jacents
Par Hugues Draelants
Résumé:
L'article interroge les rapports entre le sociologue et son terrain
d'enquête, plus particulièrement la problématique du statut à conférer
à la parole des acteurs. Par l'expression de "success story" j'entends
un discours socialement construit, constituant, dans une perspective
interactionniste, une stratégie de présentation de soi collective
exhibant une identité fière et tendant à passer sous silence la plupart
des difficultés vécues par un groupe. A travers ce type de discours,
les acteurs se constituent une identité narrative. Dans l'article,
j'analyse comment procéder pour récolter un matériau pertinent lorsque
l'on est confronté à un tel type de discours. Je défends la nécessité,
dans pareil cas, d'adopter une posture méthodologique de type
"critique-analytique", de placer la situation d'enquête au centre du
matériau (paradoxe de l'observateur), et d'historiciser la situation
présente en axant les entretiens sur le passé du groupe et en
questionnant sur les événements critiques.
Introduction
Le sociologue, de plus en plus régulièrement appelé à intervenir
dans des organisations (D. Vrancken, O. Kuty, 2001), se trouve dans de
nombreux cas confronté à une situation vécue et présentée comme en
crise par ses interlocuteurs. Via son analyse des rapports
organisationnels, on attend souvent de lui qu'il produise du sens et
fasse parler les faits grâce à son approche sociologique, afin de
renouveler la vision des acteurs autorisant ainsi une perception
différente des enjeux et des problèmes vécus en mettant par exemple à
jour la trame systémique dans laquelle sont enchâssés les rapports
sociaux au sein de l'organisation. Dans d'autres cas, à contrario, le
sociologue est conduit par son commanditaire (par exemple l'Etat) à
étudier des cas "modèles", des organisations qui fonctionnent
exemplairement, afin d'essayer de reproduire et d'exporter les "bonnes
pratiques[1]" en vigueur dans ces organisations dans celles en
difficulté. Ici l'analyste est parfois[2] confronté non pas à un vide
de sens, ou à un conflit des interprétations, mais à une situation
totalement investie d'un seul sens qui fait consensus auprès des
acteurs qui déploient ce que nous appelons alors un discours de
"success story".
L'article interroge dans un tel cas les rapports entre le
sociologue et son terrain d'enquête, plus particulièrement la
problématique du statut à conférer à la parole des acteurs. Comment
procéder pour récolter un matériau pertinent lorsque l'on est confronté
à un discours de "success story" et que l'on étudie la question de la
régulation locale? Nous défendrons la nécessité, d'adopter une posture
méthodologique de type "critique-analytique", opérant dans un premier
temps une déconstruction de ce type de discours afin de se donner les
moyens d'étudier finement la manière dont se construisent les règles du
jeu en vigueur au sein de l'organisation[3] qui orientent l'action
collective des acteurs.
Identifier un discours de "success story"
Il convient premièrement de définir ce que recouvre un tel type de
discours. Par l'expression de "success story", nous entendons un
discours socialement construit, constituant[4] une stratégie de
présentation de soi collective exhibant une identité fière et tendant à
passer sous silence, la majorité des difficultés vécues par une
organisation. A travers ce type de discours, les acteurs mettent en
quelque sorte en scène l'histoire de leur organisation, le temps ainsi
raconté conduit à une déformation, une rationalisation ex post du fil
événementiel. Toutefois, cette "fiction" produit des effets propres, la
pragmatique de la communication (J.L. Austin, 1970) nous l'enseigne: le
discours n'est pas neutre. Les individus, mais aussi les communautés ou
groupes, se constituent dans leur identité à travers leurs propres
récits qui deviennent pour les uns comme pour les autres leur histoire
effective. Il y a donc une relation circulaire entre d'une part un
"caractère" (individuel ou groupal) et d'autre part les récits qui,
tout à la fois, expriment et façonnent ce caractère[5]. Le philosophe
Paul Ricoeur parle à ce propos d'identité narrative. Un discours
prenant la forme d'une "success story" aura tendance à se défaire des
incidents émaillant le quotidien passé, car ceux-ci risquent de
déstabiliser l'identité, ainsi le récit retiendra plus volontiers dans
la narration les événements appréhendés a posteriori comme positifs.
La confrontation à ce type de discours s'avère donc problématique,
particulièrement lorsque l'on vise à étudier la régulation locale,
c'est-à-dire le processus social de production des règles du jeu qui
contribuent à orienter les conduites des acteurs dans un espace social
déterminé permettant de résoudre des problèmes d'interdépendance et de
coordination. (Maroy et Dupriez, 2000) Comment en effet analyser le
fonctionnement d'une organisation, comment comprendre la manière dont
se construisent la coordination de l'action et les règles du jeu,
lorsque le discours premier plus ou moins partagé par les membres de
l'organisation, auquel est confronté le chercheur, se contente de
répéter in fine que tout va très bien, ce qui s'exprime concrètement
par des expressions indigènes récurrentes du type: "on a beaucoup de
chance ici", "il n'y a pas de conflits", "tout le monde s'entend bien",
"les opposants sont rares ici" sans fournir pour autant d'explication
détaillée permettant d'en rendre compte de façon satisfaisante.
Le statut épistémologique accordé à la parole de l'acteur
Tout semble donc aller de soi pour les membres du groupe
partageant les mêmes évidences, mais le réflexe sociologique incite à
se méfier de tout ce qui paraît "naturel", c'est pourquoi il importe
d'aller au-delà de ce discours constituant en réalité objective ce qui
n'est qu'une construction sociale. Il s'agit alors par un travail de
déconstruction[6] de débusquer sous ce vernis les processus de
régulation sous-jacents dont les acteurs ne sont pas forcément
conscients, ne les exprimant pas spontanément car n'en ayant
généralement qu'une maîtrise pratique et non une connaissance
réflexive, langagière.
En n'adoptant pas une position de recul critique face à la
présentation donnée par les acteurs de leur organisation, le risque est
grand de substantialiser illégitimement ce consensus et de ne pas
découvrir les processus de régulation sous-jacents qui construisent
cette représentation de "success story" et finalement de manquer
l'essentiel du propos. Dès lors, on touche ici à une question théorique
centrale en sociologie: quel statut accorder au discours des acteurs?
Ce souci épistémologique suppose corollairement de s'interroger d'un
point de vue méthodologique sur le type de traitement analytique à
réserver à la parole récoltée de l'acteur. Comment considérer un
discours de "success story"?
Pour opérer une distinction bien nette, on peut relever deux
lectures possibles avec des implications radicalement différentes pour
l'analyse: la première lecture consiste à prendre au sérieux, voire au
pied de la lettre ce que racontent les acteurs et de considérer ce
discours qualifié de "success story" comme l'expression d'une réalité
de réussite exemplaire, le discours est alors considéré comme
témoignant d'une réalité "objective". Une autre lecture autorise un
questionnement critique des discours et des représentations. On se
situe sur le plan de la construction sociale de la réalité par les
acteurs et l'analyse vise une finalité de déconstruction. En admettant
de mettre entre guillemets la réussite dont parlent les acteurs et en
traitant leur discours comme un mode de gestion identitaire dans une
transaction sociale entre eux-mêmes et le chercheur (Franssen, in
Dupriez, 1999), on s'interrogera alors sur les conditions et fonctions
d'un discours en terme de "réussite", de "consensus", d'"absence de
conflit"...
Dans cette perspective - qui est celle adoptée - le discours qu'un
acteur tient sur lui-même et les autres est lu comme une manière de se
poser dans le jeu social, un construit identitaire et relationnel. Un
certain recul critique conduira ainsi à une mise en perspective de la
"success story" comme une production discursive au travers de laquelle
l'acteur négocie pour lui-même et vis-à-vis des autres son identité. Le
chercheur introduit par là un soupçon sur le discours des acteurs et
sur la rencontre entre chercheur et acteurs. D'après Franssen, un
discours de ce genre forme un mode de gestion identitaire, une manière
de répondre aux besoins d'affirmation de soi et de reconnaissance
sociale dans une transaction sociale. Les divers éléments du discours
que les acteurs tiennent sur eux-mêmes apparaissant comme ce qu'il
nomme une "fable sociale" ou ce que Kaufmann nomme dans le même esprit
une "fable de vie[7]". Attention toutefois à ne pas confondre fable et
mensonge, l'enjeu de la fable est de produire de la conviction en
faisant croire que c'est la réalité qui a changé. Dès lors, cela
revient à la construction par l'acteur d'un discours auquel il tend à
adhérer ou auquel, me semble-t-il, il peut aussi être incité à adhérer
par conformité, si ce discours constitue une règle informelle en
vigueur au sein de l'organisation. Progressivement l'acteur en arrive à
intérioriser et à considérer ce discours comme le reflet même de la
réalité, évidence parfois partagée au sein de l'organisation. Et "dans
la mesure où cette histoire est partagée et garantie par des
dispositifs institutionnels, elle tend à constituer un système de
légitimation du rôle qui stabilise l'acteur dans son identité de
référence." (Franssen, in Dupriez, 1999) En effet, pour le dire encore
autrement, tout groupement social "a besoin d'une définition qui fonde
sa vérité en raison et en nature[8]", qui la naturalise. Au travers de
la construction sociale des formes de classification, les acteurs se
dotent en retour de principes d'identification qui vont leur permettre
de se penser et de penser le monde. (Corcuff, 1995)
Ne pas juger mais comprendre avant tout
Le but de la démarche constructiviste, proposée ici, ne consiste
pas à dénoncer l'illusio dont seraient victimes les acteurs, mais tout
simplement de comprendre ce qui joue par là, sans nécessairement juger.
L'étape de dé-construction s'accompagne en effet par la suite
d'investigations sur les processus de construction, d'historicité de la
réalité sociale, c'est-à-dire un moment de re-construction. Une
démarche de type "critique-analytique" ne s'oppose pas, lorsqu'elle est
bien comprise, à une démarche compréhensive, qui implique en effet
nécessairement des moments interprétatifs ou constructivistes. "Ce
n'est pas faire du maximalisme herméneutique que d'observer que les
logiques de sens, à bien des niveaux, sont opaques. Elles le sont
notamment parce qu'elles fonctionnent largement sur le mode du non-dit,
soit de ce qui n'a pas besoin d'être dit, soit de ce qui ne peut pas,
ne doit pas se dire. Le sociologue doit alors s'efforcer de les
reconstruire partiellement, et hypothétiquement, en s'appuyant sur les
éléments dont il dispose. Rien de tout cela, soulignons-le, n'implique
que les individus soient plongés dans la méconnaissance, et que leur
existence se joue dans leur dos. " (Schwartz, 1993, p.297-298)
L'opérationnalisation: tactiques proposées pour construire le matériau
A. Distanciation critique et paradoxe de l'observateur
La première tactique consiste à adopter une position critique de
déconstruction, toutefois celle-ci ne se décrète pas. Tout en
reconnaissant la difficulté à occuper une telle position, il nous
semble possible de l'atteindre par un effort réflexif de l'analyste. Ce
travail a consisté en ce qui nous concerne à se poser la classique
question de l'évaluation des effets du chercheur sur son terrain[9].
L'interaction entre un observateur et un observé produit inévitablement
des effets. Par sa seule présence, le chercheur brise le déroulement
spontané des interactions et la personne interviewée est au départ en
situation de représentation vis-à-vis de celui-ci. Les acteurs
attribuent un rôle au sociologue, le sens qu'ils donnent à sa présence
est important car cela va influer sur les réponses récoltées et
éventuellement induire des biais. C'est ce que résume l'expression du
"paradoxe de l'observateur": étudier un groupe social suppose de
l'observer, mais l'observation engendre une perturbation rendant sa
connaissance difficile. (Schwartz, 1993, p.271) Il s'agit donc de
placer la situation d'enquête et ses effets au centre de l'analyse des
matériaux afin de considérer les effets induits par l'interaction entre
un observateur et des observés. Dès lors, et dans cette perspective, le
paradoxe de l'observateur n'apparaît plus comme un obstacle à la
connaissance mais comme un outil supplémentaire de découverte. La
conséquence méthodologique conduit ainsi à traiter les matériaux
d'enquête comme des "effets de la situation d'enquête, et non comme des
représentations immédiates d'une réalité "naturelle", antérieure à
l'observation. On se donne les moyens d'une lecture "non-naïve" des
phénomènes observés ou des propos recueillis.
L'accès commode au terrain (dans le cas où la venue du sociologue
ne fait pas l'objet d'une demande sociale) m'apparaît comme un bon
"révélateur" de logiques sociales endogènes, j'entends par là la
présence au sein de cet établissement d'une certaine demande sociale de
reconnaissance et/ou de légitimation du travail du groupe concerné. En
effet, si le sociologue met en avant dans la présentation de sa
recherche aux acteurs un élément qui fait partie intégrante de la
vision qu'ont les acteurs de la "success story" l'enquête sera plus
facilement acceptée car le rôle du sociologue sera alors identifié par
la direction comme un éventuel moyen de caution ou d'atout pour
l'entreprise en cours: son rapport sera utilisé par exemple pour
montrer l'utilité ou l'intérêt de l'activité étudiée, son travail sera
un outil possible de promotion du groupe. Comme l'exprime bien
Schwartz, "les réactions des membres d'un groupe donné à l'existence du
sociologue ne peuvent pas ne pas livrer des indices sur leur image
d'eux-mêmes, sur les types de légitimité qu'ils revendiquent, sur les
formes de reconnaissance auxquelles ils aspirent, donc sur les "noyaux
durs" ou les aspects fragiles de leur identité sociale." (1993, p.276)
Il s'agit donc de tirer parti de ces "indices" sociologiques.
Néanmoins, il importe de ne pas généraliser a priori la démarche
critique analytique ce qui conduirait à une "interprétation tyrannique"
(Schwartz, 1993, p.277) du paradoxe de l'observateur. Ce que j'ai tenté
de montrer ici repose simplement sur une réflexion tirée de notre
travail de terrain comme quoi, dans certains cas, notamment lorsqu'on
se trouve face à l'analyse d'une "success story", les effets induits de
l'interaction enquêteur/enquêtés peuvent constituer de bons révélateurs
de certains fonctionnements sociaux. Loin de moi donc l'idée selon
laquelle tout matériau de recherche devrait s'analyser comme produit de
la situation d'enquête.
B. La remontée dans le passé sur des incidents critiques
Le seconde tactique proposée consiste à interroger les acteurs sur
l'histoire de leur établissement et d'axer particulièrement l'entretien
sur les incidents critiques. Ce type de questionnement vise à
désubstantialiser une situation, considérée comme le produit d'une
histoire à étudier. Cela permet de débusquer les évidences et les
"ça-va-de-soi" des acteurs et de montrer que ceux-ci sont le fruit d'un
apprentissage. Car, comme l'explique le psychologue social Edgar
Schein, au départ lorsqu'un groupe se trouve face à un problème ou à
une nouvelle tâche, la première solution proposée pour le résoudre peut
seulement avoir statut de "valeur".. Par la suite, si la solution
fonctionne et que le groupe partage la même perception de ce succès, la
valeur commence progressivement un processus de transformation
cognitive en une croyance et finalement en une évidence. Les membres du
groupe en oublient qu'initialement ils doutaient. Au fur et à mesure
que la valeur se transforme en une évidence partagée, elle s'évanouit
de la conscience et devient une routine. (Schein, 1985) Dans la
perspective théorique adoptée, le but du sociologue est de
dénaturaliser les phénomènes sociaux et de mettre à jour les processus
à l'oeuvre nécessitant une action permanente de la part des individus.
En amenant les acteurs à se retourner sur l'évolution de leur
organisation, le sociologue se donne en outre un moyen de produire une
certaine réflexivité chez ceux-ci.
Un procédé méthodologique, auquel j'ai eu recours dans le cadre de
mon enquête et qui s'adjoint particulièrement bien à un questionnement
s'attachant à retracer les souvenirs des acteurs sur des phénomènes
passés de la vie du groupe, consiste à susciter la parole à propos
d'incidents critiques de l'histoire du groupe. Un incident critique
peut être défini comme n'importe quel événement majeur qui menace la
survie ou le fonctionnement ou qui cause une réexamination des buts de
l'organisation. (Schein, 1985) La plupart des organisations connaissent
presque inévitablement à certains moments de leur existence de tels
événements critiques laissant des traces dans la mémoire de leurs
membres. Ces épisodes fragilisant le fonctionnement habituel de
l'établissement représentent pour le chercheur des indices révélateurs
des processus de régulation mis en place. En remettant en cause la
routine, en lézardant le vernis protecteur dont se pare le discours
officiel, les incidents critiques apprennent paradoxalement beaucoup au
chercheur sur la régulation courante, "le raisonnement ab absurdo étant
une bonne manière de saisir la logique des cas normaux qui se dérobe
ordinairement au regard." (Lahire, 1998, p.12).
Dans le cas de l'organisation étudiée, l'incident critique autour
duquel j'ai cherché à croiser les points du vue était le récent
changement de direction. Le changement directorial constitue en effet
ce que Crozier et Friedberg nommeraient une incertitude
organisationnelle.
C. La triangulation
Enfin, il peut se révéler utile de combiner différentes approches
et sources afin de donner une image plus complète de l'objet étudié. La
triangulation consiste précisément à renforcer la validité
épistémologique d'une donnée en croisant les sources et les méthodes de
collecte et forme une tactique de vigilance efficace supplémentaire
pour garantir la fiabilité du matériau.
Dans le cas présent, c'est essentiellement en phase exploratoire
que nous avons eu recours à l'analyse statistique. A partir d'une base
de données reprenant de nombreuses organisations scolaires nous avons
sélectionné quelques cas apparemment intéressants car montrant des
résultats[10] éloignés de la norme. La comparaison avec la moyenne des
organisations échantillonnées, permet ainsi d'objectiver sa relative
exceptionnalité plutôt que de se baser uniquement sur des échos, des
"on-dit", ou une connaissance personnelle préalable de
l'organisation... Replacer le cas dans un ensemble plus large, comme le
permet le quantitatif, rappelle somme toute qu'on ne peut détacher un
cas du contexte qui lui donne acte. En guise de prélude à la venue de
l'enquêteur sur le terrain, cette phase quantitative exploratoire offre
des données de cadrage, permettant de planter le décor et de suggérer
des hypothèses qui pourront être validées ou invalidées au travers de
l'étude qualitative.
Conclusion
Pour récapituler, l'idée centrale de ce petit article était donc
d'inviter à la réflexion sur le statut à conférer à la parole de
l'acteur, singulièrement lorsque le discours déployé s'apparente à ce
que l'on a appelé une "success story". La posture défendue a consisté à
opérer une déconstruction de ce discours, non dans le but de rabaisser
la réussite de l'organisation étudiée ou le mérite des artisans de ce
succès, mais afin de se donner les moyens de comprendre
scientifiquement un construit social, fruit d'une action organisée. La
posture critique-analytique adoptée ne se confond pas dans mon approche
avec un principe ferme et une volonté de disqualifier a priori la
parole de l'acteur. Dans le cas présent elle s'est imposée comme un
détour méthodologique nécessaire pour "construire" mon objet, compte
tenu de la réticence des acteurs à explorer certains contenus, soucieux
de préserver une certaine image dans la présentation donnée
d'eux-mêmes. Ces contenus (particulièrement ceux ayant trait au
fonctionnement quotidien, à la régulation locale) jugés illégitimes par
les acteurs, notamment en raison de leur naturalisation - un certain
ordre du monde paraît naturel à ceux-là même qui le construisent -
faisaient en effet précisément l'objet privilégié de notre attention.
Ni méfiance, ni défiance systématique ne résument l'attitude adoptée
vis-à-vis des discours récoltés en entretien, mais la nécessité
renouvelée à chaque recherche de s'interroger en fonction du contexte
de l'enquête sur les éventuels effets occasionnés par l'interaction
entre un observateur et des observés.
Hugues Draelants
Notes:
1.- La diffusion de ces "bonnes pratiques" présumées relèvent à notre
avis d'une vision techniciste étroite du changement, qui méconnaît les
relations sociales dans lesquelles sont incrustées ces pratiques,
difficilement importables comme telles.
2.- Il ne faut pas généraliser, car il est en effet tout à fait
possible de trouver des organisations qui fonctionnent correctement
malgré de nombreux conflits ouverts entre ses membres, ou pratiquement
sans aucune coordination entre les acteurs... Les construits d'action
organisée sont pluriels (Dupriez et Maroy, 1999), il n'existe pas à ce
niveau de one best way.
3.- Le travail de terrain sur lequel se base cet article étudiait une
établissement scolaire d'enseignement secondaire libre de la région de
Bruxelles (Communauté française de Belgique). Dans l'article nous
parlons d'organisation dans la mesure où notre approche des
établissements scolaires est instruite par la sociologie des
organisations et l'école analysée à la lumière des concepts forgés dans
le champ organisationnel.
4.- Dans une perspective interactionniste inspirée de Goffman.
5.- Paul Ricoeur, Temps et Récit. Tome 3: Le temps raconté, Paris, Seuil, 1985.
6.- Notre perspective constructiviste est inspirée, on l'aura compris,
en droite ligne de l'interactionnisme. On sait en effet que ce courant
sociologique adopte une vision critique dans l'étude des faits sociaux.
Ceux-ci n'étant pas "chosifiés" mais traités comme des constructions
liées à la façon dont les acteurs, placés dans des situations données,
se définissent les uns par rapport aux autres, et élaborent pour ce
faire le sens social des situations. En mettant en exergue que ce qui
paraît aller de soi ne "va" en réalité pas de soi, mais fait l'objet
d'un travail constant de stabilisation ou de modification des "cadres"
de perception commune durant le cours de l'interaction,
"l'interactionnisme désubstantialise les propriétés apparemment les
plus naturelles de l'ordre établi." (Schwartz, 1993, p.288)
7.- Le décalage avec la vérité des faits objectifs n'est pas forcément
dans le mensonge. Comme le dit Kaufmann, "les gens nous racontent
parfois des histoires, loin de la réalité, non parce qu'ils mentent à
l'enquêteur, mais parce qu'ils se racontent eux-mêmes une histoire à
laquelle ils croient sincèrement, et qu'ils racontent à d'autres qu'à
l'enquêteur." (1996, p.68)
8.- Mary Douglas, Ainsi pensent les institutions, (1989), cité par P. Corcuff, 1995, p.91.
9.- Inversement, il peut aussi dans certains cas s'avérer utile d'étudier les effets du terrain sur le chercheur.
10.- Autour de la question de la perception du climat relationnel
général entre les acteurs au sein de l'organisation scolaire et des
pratiques de travail en équipe entre enseignants.
Références bibliographiques:
Austin John Langshaw, Quand dire, c'est faire, Paris, Seuil, 1970.
Corcuff Philippe, Les nouvelles sociologies, Paris, Éditions Nathan, coll. 128, 1995.
Dupriez Vincent, Maroy Christian, "Politiques scolaires et coordination
de l'action", Les cahiers de Recherche du GIRSEF, no 4, novembre 1999.
Dupriez Vincent (éd.), "Les établissements scolaires. Approches qualitatives", Pédagogies, no 13, Academia-Bruylant, 1999.
Kaufmann Jean-Claude, L'entretien compréhensif, Paris, Nathan Université, coll. 128, 1996.
Lahire Bernard, L'homme pluriel. Les ressorts de l'action, Paris, Nathan, 1998.
Maroy Christian, Dupriez Vincent, "La régulation dans les systèmes
scolaires. Proposition théorique et analyse du cadre structurel en
Belgique francophone", Revue Française de Pédagogie, no 130, 2000, pp.
73-87.
Ricoeur Paul, Temps et récit. Tome III: Le temps raconté, Paris, Seuil, 1985.
Schein Edgar H., Organizational Culture and Leadership, California, Jossey Bass, 1985.
Schwartz Olivier, "L'empirisme irréductible", postface à: l'édition
française de Anderson Nels, Le Hobo, Paris, Nathan, pp. 265-308, 1993.
Vrancken Didier et Kuty Olgierd (éds.), La sociologie et
l'intervention: enjeux et perspectives, Bruxelles, De Boeck Université,
2001.
Notice:
Draelants, Hugues. "Déconstruction d'un discours de "success story" et
analyse des processus de régulation sous-jacents", Esprit critique,
vol.04 no.04, Avril 2002, consulté sur Internet:
http://www.espritcritique.org
Ecrit par : Dolgo | 20 juillet 2006
http://infolang.u-paris10.fr/pfc/procedures.htm
Discussions libres
Pour avoir accès au vernaculaire de nos sujets et pour tenter
d'atténuer les effets de ce que Labov appelle le " paradoxe de
l'observateur ", nous recommandons de jouer sur des liens de
connaissance qui permettent d'étudier des réseaux denses sur le plan
interpersonnel. Nous faisons nôtre le conseil suivant que donne
Bourdieu dans un ouvrage récent :
" On a ainsi pris le parti de laisser aux enquêteurs la liberté de
choisir les enquêtés parmi des gens de connaissance ou des gens auprès
de qui ils pouvaient être introduits par des gens de connaissance. La
proximité sociale et la familiarité assurent en effet deux des
conditions principales d'une communication "non violente". " (Bourdieu,
La Misère du monde, sous la direction de Pierre Bourdieu, Paris :
Point, 1993 : 1395)
Cette méthode a été celle suivie par Labov dans certains de ses travaux
sur le Lower East Side de New York et par les Milroy à Belfast. Nous
recommandons autant que possible le travail à deux : un chercheur qui
connaît le groupe de façon intime et un autre enquêteur qui le connaît
moins bien ou pas du tout et dont la distance par rapport au groupe
pourra dans certains contextes provoquer un style plus soutenu (voir
entrevue guidée).
Ecrit par : Dolgo | 20 juillet 2006
c'est tout pour aujourd'hui :-]
Ecrit par : Dolgo | 20 juillet 2006
Le paradoxe de l'observateur joue un rôle également dans les "sciences dures".
Voici d'autres nouvelles des photons et de la téléportation quantique :
http://blog.legardemots.fr/post/2006/03/16/560-photon
Ecrit par : Le garde-mots | 21 juillet 2006
d'ou l'interet et la legitimité (selon moi) de l'observation participante "incognito" par moment. ethnographe/acteur, imposture ethnographique seule a meme, parfois, de donner a voir cette parole "vernaculaire" si chère aux personnes avides de compréhension de l'autre.
Ecrit par : sainte therese | 21 juillet 2006
J'imagine
que ton travail t'amène à te poser ce genre de questions... tout
travail multisite contemporain développe une dépendance problématique à
l'entrevue... En revanche, tout travail de terrain en monosite possède
ses propres singularités, en particulier au niveau du statut de
l'observateur.
Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de terrains "exotiques" où les
gens font très bien la différence entre un psy et un sociologue, un
statisticien et un sondeur...
De mon expérience, être observateur signifie de prime abord "un blanc
qui pose des questions"; dont l'extension est "un blanc qui s'en va, ne
revient jamais, publie des livres où sont écrites des bétises et en
plus en posant des questions, ce qui est globalement interdit".
Le paradoxe de l'observateur est beaucoup plus tardif (vous ne
conmprennez pas grand-chose à l'inuttitut), et n'intervient ensuite que
lorsque notre présence est acceptée, voire encouragée (il est pas si
mal, et ça pourrait ne pas nous nuire).
Dans ce cas, votre présence en tant qu'observateur est recherchée car
il a été conclut que ce que vous cherchez à faire de façon finalement
plus innocente qu'ils ne l'auraient soupçonné au départ, c'est
apprendre.
Vous devenez donc un enfant bien poli qui ne connait rien à rien et à
qui on a décidé d'apprendre comme il convient d'apprendre : 1. tu
regardes 2. tu fais toi-même.
Et en se pliant aux demandes d'apprentissage, outre leurs qualités
pédagogiques, tu deviens aussi quelqu'un qui accepte d'apprendre
normalement, ce qui permet aussi d'être un observateur dont l'aspect
d'observation est connu, mais avec qui on ne joue plus, parce que de
toute façon, on ne peut pas jouer toute la journée, et vous êtes là
depuis des mois, et un enfant (même adulte) apprend en regardant.
Arriver à un paradoxe de l'observateur sera bien plus tardif... et
dépendera de l'objet de recherche... (tu te rapelles ton premier
caribou, celui que tu as attrapé avec ton cousin? / penses-tu que le
gouvernement du Nunavik fera changer les choses?).
Voilà ce que j'en pense pour l'instant...
Ecrit par : Naarjuk | 21 juillet 2006
salut Naarjuk. Je répondrai à tes derniers commentaires à tête reposée...
Ecrit par : Dolgo | 21 juillet 2006
Alors
j'attends, car la question de l'observation, bien que je la traite
encore de façon assez cavalière, mérite mieux qu'une simple remarque
empirique...
Je voulais aussi ajouter, avant ta réponse, que l'observation dans le
cas d'une méthodologie d'ordre qualitative ne peut avoir le même statut
épistémologique que dans des études quantitatives. A mon avis, la
divergence se joue dans cette divergence des méthodologies de
recherche, et la dimension "perturbatrice" de l'observation est bien
heureusement un vecteur de connaissance.
J'ai entendu des histoires d'anthropologues à lunettes, carnet à la
main toute la journée, qui cherchaient à limiter leur implication en
niant leur présence par leur silence et leur attitude studieuse.
Alors que ce n'est que dans l'interaction qu'une connaissance peut-être
générée, et d'abord tout simplement, connaître la personne.
Mais j'attends ta réponse avant de poursuivre...
Ecrit par : Naarjuk | 22 juillet 2006
@Ste
Thérèse : On peut aussi espérer être toujours dans le rôle de
l'observateur mais finalement assez présent et imprégné pour que les
gens vivent leur vie sans se soucier de ta présence... ne serait-ce que
quelques minutes !
@Naarjuk (tu connais sans doute ste thérèse) :
réponse à ton commentaire 1
mon travail de terrain ? Ca n'a pas été grand chose. J'ai dû me
convaincre qu'il fallait aller voir. Je ne suis jamais resté plus de
2-3 heures au labo. 6 entretiens et discussions dont une seule "hors
terrain" avec un sédimentologue. Tu parles d'un multisite ! le paradoxe
de l'observateur était donc simple : mes enquêtées adaptaient leur
discours à un non chimiste.
je te souhaite de retourner sur ton terrain avec ton "livre" pour leur
raconter ce que tu as fait et pourquoi. C'est important la restitution.
De mon coté, je leur donnerai une copie et une boite de chocolat en
septembre. (ou en décembre, je dépose finalement mon mémoire canadien
en décembre sans toutefois retourner au Québec)
l'innocence de l'anthropologue est à acquérir sur le terrain. Ca me
plait cette idée. On vient pour apprendre et travailler sur ce qui nous
plait sans nourrir les intentions mercantiles (enfin, faut espérer)
c'est très bon d'être considéré comme quelqu'un qui ne sait rien à qui
il faut tout apprendre et laisser regarder. Mais je ne sais pas si on
pense à la même chose à propos du paradoxe de l'observateur. Pour moi,
le paradoxe est frontal et brutal : on te connait pas alors on adapte
nos discours et on ne dit que ce qu'on veut. je parle en général. Pour
mon expérience au labo, c'était confortable : toutes mes questions
trouvaient une réponse, les gens m'aidaient à comprendre, expliquaient
au mieux. Pour ça, j'ai adapté des questions.
bref, le paradoxe de l'observateur pour moi, est fort et gênant
(puisqu'on gêne les gens) au début. Quand une proximité, une habitude,
voire une complicité est acquise, le paradoxe s'efface de plus en plus.
et c'est là qu'on produit de jolies "données" qu'on garde pour soi ou
qu'on rédige dans un article...
réponse à ton commentaire 2
une remarque empirique ? j'espère t'avoir fourni une réponse
acceptable. L'empirique est faible dans mon travail. je l'espère
suffisant pour ce type de document à produire : j'ai plein d'info, des
jugements... mais seulement une 30aine de pages de retranscription
d'entretien. Le reste de mes "matériaux" : des kilo-heures de
glan(d)age sur le net, un millier de pages annotées et mon carnet de
terrain.
sur la différence qualitatif quantitatif, je suis d'accord. Mais ces
deux modèles ne s'opposent pas. et je crois qu'il ne faut pas trop
compter sur la perturbation qu'on crée pour produire de La
Connaissance. Ce qui m'intéresse, je crois, en anthropo, c'est la
largeur du truc : se dire que tout ou presque est possible. S'acharner
sur la littérature, regarder l'actualité de la discipline, creuser un
sujet sur le terrain tant qu'on peut, noter tout les soirs ses
impressions et être créatif. y'a pas de texte type en anthropologie.
Tant mieux. (ça empêche pas de se faire valider ou démonter par ses
pairs)
enfin, oui, le style anthropologue à lunette discret, je n'y crois pas.
Comme dans toute interraction, "ce qui marche" c'est le lien, la
causerie, l'échange...
je sais pas si ma "réponse" te satisfera mais je te remercie de l'avoir
provoquée : moi, ça m'a fait du bien d'écrire (mon plus long texte de
la journée -SIC ! alors qu'en théorie je suis en pleine rédaction).
Ecrit par : Dolgo | 22 juillet 2006
cette conversation est rudement interessante.
je pense etre du meme avis que vous sur la necessité et la maniere
d'interroger cette relation observant/observer (qui peut d'ailleurs
s'inverser).
dans le cadre de mon travail je me rends compte que les questions de
l'accès au groupe et de la stratégie des acteurs (consciente ou
inconsciente, y compris celle du chercheur) sont cruciales dans cette
relation.
en effet quand je parle d'accès au groupe, il me semble que la relation
à une personne aspirant à en faire partie et celle à une personne
cherchant à le comprendre ne sont pas les memes et ce, quel que soit le
degré d'intimité atteint; d'autant plus, face à un groupe qui est
structuré autour d'un certains nombre de secrets ou d'un groupe fermé
aux tentatives de compréhension de l'extérieur.
en effet l'ethnographe se retrouve dans ce cas là face à certains
blocages ou même certains interdits. c'est d'ailleurs là qu'il est
interessant, pour moi, de reflechir les stratégies mises en place
(rejet, esquive, tentative de seduction,...) et que l'on peut essayer
de mettre en place cette imposture que j'évoquais.
il arrive en effet que n'appartenant pas au groupe, certaines parties
de la vie de ses membres ne soient pas accessibles, ni par
l'observation directe, ni par le récit.
donc naarjuk lorsque tu parles des "demandes d'apprentissage" peut etre
se joue-t-il en encore plus que la simple volonté d'apprendre acceptée
mais une orientation vers l'acceptation dans le groupe, vers une
tentative de recrutement.
le probleme se pose pour moi car cette appartenance au groupe implique
une série de contraintes qui peuvent rentrer en conflit avec mon
ethique, mon mode de vie,...
où et quand s'arrête l'ethnographie dans ce genre de cas.
voila je reviendrai peut etre sur ce post quand j'aurais plus de temps,
mais il me semble que dans ces interactions dont nous parlons, il se
joue beaucoup plus qu'un echange de connaissance, par conséquent ce
paradoxe ne disparait peut etre que lorsque l'objectif de production de
connaissance du chercheur "n'existe plus" pour l'un des deux partis...
Ecrit par : ste thérèse | 24 juillet 2006
@
Dolgo : des projets de retour, je commence déjà à en échaffauder, et
surtout à imaginer comment ils pourraient servir de vérification en
même temps que d'approfondissement, tout en pourant (pouvant au
conditionel participe présent) ne pas être inutile à la communauté,
mais j'ai quelques idées, avec quelques collaborations d'Inuit du Sud...
Il faudrait repartir de 0 aussi pour répondre à toutes ces remarques
que tu me fais, mais pour tenter à présent de résumer ma pensée, telle
qu'elle s'était éloignée du paradoxe onde/particule, très joli
d'ailleurs (il y a deux informations possibles: position ou direction,
et l'acte d'observation (de mesure pour être plus exact) éclaire l'un
en éteignant l'autre), reprenons notre souffle, pour résumer notre
pensée donc qui s'envole et remue autant qu'un serpent visqueux, le
paradoxe de l'observaytion, mais qui est finalement le propre de la
vue, est qu'observer c'est trier, selectioner, éclairer/éteindre, en
fonction de bien des choses dans notre esprit et coeur, corps et âme,
qui s'affairent...
mais quand il s'agit de "mesurer", je veux dire susciter une
information, d'une part on retombe sur le même cas de figure, mais
(d'autre part) dans le cadre d'une interaction, entre deux personnes
qui ont bien une idée de ce qu'elles font et dans quel contexte elles
le font.
Et c'est ce contexte et sa prise en compte qui peuvent donc nous
réveler ou indiquer les directions suivies parfois lors de
l'intercation, qui humainenemt et non dans une pièce de laboratoire
sont le plus souvent déterminées par la position.
Donc on en revient à position/direction, et ces deux points sont
peut-être le vecteur à suivre (métaphoriquement) pour creuser les
résonnances de l'EPR en anthropologie...
Mais également, merci pour les précisions concernant ton travail, et
j'ai tendance à considérer dans l'anthropologie son ouverture, son
ouverture à l'ensemble des possibles et virtuels mêmes...
@Sainte-Therese (que je ne sais pas si je connais Dolgo):
Sur l'inversion: OUI (et pas qu'un peu)...
Sur la disjonction vouloir faire partie/vouloir comprendre: oui aussi,
mais avec une nuance, ou simplement ma reformulation: vouloir
comprendre en voulant faire partie, ou encore vouloir (ou avoir voulu)
faire partie qui déclenche un vouloir comprendre... comprendre
(englober)/faire partie, deux mouvements incessants mais tous deux
marqués par un certain holisme, pivotant pourrit-on dire.
Et c'est là encore que j'agrée à ton interprétation en termes de recrutement, en raison de ce que je viens d'avancer...
Et il est vrai que l'appartenance au groupe impose des règles qui
auraient pu être contraires à mon mode de vie ou éthique (ce qui n'est
pas la même chose bien sûr). Mais dont le respect ou l'intégration est
la condition à un da-sein, pour utiliser des mots de barbares (je parle
des philosophes, pas des allemands).
Il faudrait aussi soulever le problème de l'économie du savoir, en
termes plus larges que le simple intérêt non mercantile du chercheur,
mais qui n'est pas tout seul à chercher, et pas uniquement avec son
prore argent...
Et du colonialisme, ou post-colonialisme si on veut...
Allez Dolgo, encore du courage, des post comme ça qui font jaser, des
paradoxes sur lesquelq on s'emmelle l'esprit (non, c'est pas noté...)
Ecrit par : Naarjuk | 24 juillet 2006
@Ste
Thérèse : merci de nous faire part de ces problèmes et de ces éléments
à prendre en compte dans une relation observateur observé. Quoique je
prétende me passer d'y réfléchir. C'est certain que les schémas
sociaux, les structures, les êtres zumains entre eux, sont actifs par
delà le boulot ethnographique. "je suis ethnographe mais j'ai aussi une
personalité" (Cf pub télé d'il y a 10 ans) qui parfois m'aide, parfois
me pèse... Bref, je parle pour ne rien dire, mais ... je vous ai
ccccompris !
@Naarjuk : beau résumé, l'antagonisme direction-position. Ca vous
rappelle pas le dynamique vs structurel... ralala, ces écoles !
observer c'est trier, oui. Sans aucun doute. De mon côté, j'ai passé
l'année ne faire que trier, classer, organiser, séparer... et j'ai plus
le temps de m'en servir.
"humainenemt et non dans une pièce de laboratoire"
Mmm ? !!!
"'anthropologie son ouverture, son ouverture à l'ensemble des possibles et virtuels mêmes..."
ouaip ! mais l'anthropologie et la sociologie de l'internet sont déjà
vachement à la mode, je chercherai des choses là dessus mais je me
souviens déjà d'un bouquin de sociologue qui analyse les profils des
chatteurs.
___________
désolé, j'ai fait vite et mal écris, parce que j'ai un truc de 120
pages dans lequel règne un charmant fouilli. Qui, ironie chafouine,
résulte d'un tri, enfin , de dizaines de tris.
___________
Naarjuk, j'espère que je proposerai des paradoxes singuliers qui font
jaser. Quand aux notes, faut bien jouer le jeu, puisque c'est un jeu
qui se joue jusqu'à la retraite.
Ecrit par : Dolgo | 13 août 2006