Anthropoblog, blog-note en anthropologie

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01 novembre 2006

Début de l'Espoir de Pandore

Extrait de :

 

Bruno Latour, L’espoir de Pandore, La découverte, 2001.

Trouvé sur le site de Latour.

 

CHAPITRE PREMIER


« Croyez-vous à la réalité ? »

 


« J’ai une question pour vous », dit-il, extrayant de sa poche un morceau de papier chiffonné sur lequel il avait griffonné quelques notes. Il respira un grand coup : « Croyez-vous à la réalité ? »
« Mais bien sûr ! répondis-je en riant. Quelle question ! La réalité est-elle une chose en laquelle nous devrions croire ? »
Il m’avait demandé de le rencontrer pour une discussion privée, dans un endroit qui me semblait aussi étrange que sa question : au bord du lac, près du chalet, dans cette insolite copie de village de vacances suisse campée sur les montagnes tropicales de Teresopolis, au Brésil. La réalité est-elle vraiment devenue quelque chose à laquelle les gens doivent croire, m’étonnai-je, quelque chose comme la réponse à une grave question que l’on pose en chuchotant d’un air embarrassé ? Quelque chose comme Dieu, comme une profession de foi, comme le résultat d’un long colloque intime ? Existe-t-il sur terre des gens qui ne croient pas à la réalité ?
Quand je m’aperçus que ma réponse rapide et mon rire l’avaient rassuré, je fus encore plus déconcerté ; son soulagement prouvait qu’il s’attendait à une réplique négative de ma part, dans le genre : « Non, bien entendu ! Me prenez-vous pour un naïf ? » Ce n’était donc pas un canular : il était vraiment inquiet, et sa perplexité n’était pas feinte.
« J’ai encore deux questions », ajouta-t-il. Il paraissait plus détendu. « En savons-nous plus qu’auparavant ? »
« Mais bien sûr ! Mille fois plus ! »
« Mais... la science est-elle cumulative ? » continua-t-il avec quelque anxiété, comme s’il ne voulait pas être convaincu trop rapidement.
« Sans doute, répliquai-je, quoique je sois moins formel sur ce point : les sciences oublient également beaucoup de leur passé et beaucoup de leurs anciens programmes de recherche — mais, en gros, disons que oui. Mais pourquoi me posez-vous toutes ces questions ? Pour qui me prenez-vous? »
Je fis rapidement défiler les diverses interprétations qui me permettraient de comprendre à la fois quel genre de monstre il voyait en moi pour poser de telles questions et la touchante ouverture d’esprit dont il faisait preuve en osant s’adresser en privé à un tel monstre. Il lui avait certainement fallu du courage pour rencontrer une de ces créatures qui menaçaient, de son point de vue, l’édifice scientifique tout entier, un des membres de ce champ mystérieux appelé « anthropologie des sciences », dont il n’avait jamais encore rencontré un représentant en chair et en os, mais qui — c’est du moins ce qu’on lui avait dit — menaçait spécialement la science d’un pays, l’Amérique, où la recherche scientifique n’avait jamais joui d’une assise parfaitement stabilisée.
C’était un éminent psychologue, invité, tout comme moi, par la fondation Wenner-Green à participer à une rencontre où l’on comptait deux tiers de scientifiques et un tiers de chercheurs en anthropologie des sciences (StrumetFedigan, 2000). Cette répartition, annoncée par les organisateurs, m’avait troublé. Appartenions-nous donc à des camps opposés ? Le fait d’étudier un sujet ne signifie pas que nous l’attaquions. Les biologistes sont-ils anti-vie, les astronomes anti-étoiles, les immunologistes anti-anticorps ? Qui plus est, cela faisait vingt cinq ans que j’enseignais dans des établissements scientifiques, que j’écrivais régulièrement dans les revues savantes, que mes collègues et moi gagnions notre vie grâce aux contrats de recherche passés avec des équipes de chercheurs, du monde industriel aussi bien qu’universitaire. Ne serais-je donc pas un membre à part entière de la communauté scientifique française ? J’étais un peu vexé d’avoir été exclu avec tant de désinvolture. D’accord, je ne suis qu’un philosophe, mais que diraient mes amis en anthropologie des sciences ? La plupart d’entre eux ont une formation scientifique et plusieurs se font un point d’honneur d’étendre à la science elle-même le point de vue scientifique (Bloor, 1982) (Bloor, [1976] 1991). Ils auraient pu être étiquetés comme membres d’une autre discipline ou d’un autre sous-domaine scientifique, mais certainement pas comme des « antiscientifiques » rencontrant des scientifiques dans un lieu neutre, à la manière de deux armées ennemies fumant le calmuet de la paix avant de retourner sur le sentier de la guerre !
Je n’arrivais pas à me remettre de l’étrangeté de la question de cet homme que je considérais, mais oui, comme un collègue. Si l’anthropologie des sciences a quelque chose à son actif, pensais-je, c’est sûrement d’avoir ajouté de la réalité à la science, non de lui en avoir retiré. Au lieu des têtes de savants empaillées sur les murs des philosophes en chambre d’antan, nous avons dépeint des personnages vivants, immergés dans leurs laboratoires, habités par la passion, rivés à leurs instruments, pétris de savoir-faire, étroitement connectés à un milieu vaste et palpitant. Au lieu de l’objectivité, incolore et anémique, de la science, nous avons montré, me semblait-il, que les nombreux non-humains qui se sont associés à la vie collective des humains par l’intermédiaire des pratiques de laboratoire possèdent une histoire, une souplesse, une culture, du sang — bref, toutes les caractéristiques qui leur étaient déniées par les départements de sciences humaines logés à l’autre extrémité du campus. Et donc, pensais-je naïvement, si les scientifiques disposent d’un allié fidèle, c’est bien de nous, les chercheurs en anthropologie des sciences, qui avons su, en bataillant des années durant, intéresser des foules de littéraires à la science et à la technologie, eux qui étaient convaincus que « la science ne pense pas », comme l’avait dit l’un de leurs maitres à penser, Heidegger.
La méfiance de ce psychologue me heurtait par son côté profondément injuste : il ne semblait en effet pas comprendre que, dans cette guérilla menée dans le no man’s land censé séparer les « deux cultures », nous étions ceux qui étaient attaqués, par des militants, des activistes, des sociologues, des philosophes et des technophobes de tout poil, en raison précisément de notre intérêt pour la mécanique intime des faits scientifiques. Qui donc aime davantage les sciences, m’interrogeais-je, que cette minuscule tribu scientifique qui a appris à disséquer les faits, les machines et les théories afin de dévoiler toutes leurs racines, leurs vaisseaux sanguins, leurs réseaux, leurs rhizomes et leurs ramifications ? Qui donc croit davantage à l’objectivité de la science que ceux qui soutiennent qu’elle peut être considérée comme un objet de recherche ?
Je compris alors que j’avais tort. Ce que j’appelais simplement « ajouter du réalisme à la science » était en réalité perçu, par les scientifiques présents à cette rencontre, comme une menace envers la vocation de la science, comme une manière de minimiser son engagement pour la vérité et leurs prétentions à la certitude. Comment en était-on arrivé à un tel malentendu ? Comment avais-je pu vivre assez longtemps pour entendre, posée avec le plus grand sérieux, cette invraisemblable question : « Croyez-vous à la réalité ? ». L’écart entre ce que j’estimais que l’anthropologie des sciences avait accompli et ce que sous-entendait cette question était si important que j’éprouvai le besoin de revenir quelque peu sur mes pas. C’est ainsi que ce livre est né.
L’étrange invention d’un monde « extérieur »
Comment arriver à une situation où l’on trouve normal de s’entendre poser cette question singulière entre toutes : « Croyez-vous à la réalité ? ». Poser une telle question suppose que l’on se soit éloigné de la réalité à tel point que la peur de la perdre tout à fait devienne concevable — cette peur elle-même possédant une histoire qui devrait pouvoir être esquissée. Sans en passer par ce détour, nous ne pourrions jamais mesurer l’étendue du malentendu entre mon collègue et moi, ni apprécier l’extraordinaire type de réalisme radical que révèle l’anthropologie des sciences.

Je me souvins que la question de mon collègue n’était pas si neuve que ça. Descartes se l’était posée lui-même en se demandant comment un esprit isolé pourrait être absolumet sûr — opposé ici à « relativement » — de quoi que ce soit à propos du monde extérieur. Bien entendu, sa question était formulée de telle sorte qu’il fût impossible d’y apporter la seule réponse raisonnable, que nous autres, chercheurs en anthropologie des sciences, avons lentement redécouverte trois siècles plus tard, à savoir que nous sommes relativement sûrs de la réalité de la plupart des choses avec lesquelles nous sommes quotidiennement engagés dans nos pratiques de laboratoire. A l’époque de Descartes, ce vigoureux relativisme*, basé sur le nombre de relations entretenues avec le monde, faisait déjà partie du passé : ce n’était alors plus qu’un chemin, autrefois praticable, désormais perdu sous les broussailles. L’absolue certitude exigée par Descartes devait être le fait d’un cerveau mis en bocal ; elle n’était pas requise lorsque le cerveau (ou l’esprit) était fermement rattaché à son corps et ce corps pleinement immergé dans son écologie normale. L’absolue certitude est le genre d’extravagance névrotique que seul un esprit extirpé de son corps par la voie chirurgicale s’efforcerait ç tous prix de recouvrer après avoir perdu tout le reste. Comme un cœur que l’on vient d’extraire du corps d’une jeune femme morte dans un accident et qui doit être rapidement transplanté dans le thorax d’une autre personne à plusieurs milliers de kilomètres de là, l’esprit de Descartes nécessite un milieu artificiel pour le maintenir en vie. Seul un esprit mis dans cette situation extrêmement singulière —observer un monde à partir de son propre intérieur et n’être lié à l’extérieur que par la fragile connexion du regard — sera soumis à la crainte permanente de perdre la réalité ; seul un observateur privé de corps cherchera désespérément un nécessaire de survie qui soit absolument fiable.
Pour Descartes, la seule voie par laquelle son esprit-dans-un-bocal aurait pu rétablir une liaison raisonnablement sûre avec le monde extérieur passait par Dieu. Mon ami le psychologue avait donc raison d’exprimer son interrogation par la même formule que j’avais apprise au catéchisme : « Croyez-vous à la réalité ? » — « Credo in unum Deum », ou plutôt « Credo in unam realitam », comme ne cessait de le psalmodier à Teresopolis mon amie Donna Haraway ! Après Descartes, toutefois, beaucoup de gens estimèrent qu’en passer par Dieu pour parvenir au monde était une voie quelque peu détournée et dispendieuse. Ils se mirent en quête d’un raccourci, se demandant si le monde ne pourrait pas nous envoyer directement assez d’informations pour imprimer une image stable de lui-même dans nos esprits.
Mais, en se posant cette question, les empiristes continuaient à creuser dans la même direction. Ils ne revinrent pas sur leurs pas. Ils ne rétablirent jamais les connexions entre le cerveau, alerte et fringant, et son corps qui dépérissait. Leur interlocuteur demeurait un esprit contemplant, par l’intermédiaire du seul regard, un monde à jamais extériorisé. Ils essayèrent simplement de former cet esprit à y reconnaître des agencements, des motifs ou des régularités. Dieu était hors-jeu, c’est certain, mais la tabula rasa des empiristes était aussi déconnectée que l’esprit du temps de Descartes. Le cerveau-dans-son-bocal troqua simplement son nécessaire de survie pour un autre. Bombardé par un monde réduit à des stimuli vides de sens, il était supposé en tirer tout ce dont il avait besoin pour en recomposer les formes et les histoires. Le résultat ressemblait à un téléviseur mal raccordé ; aucun réglage ne permettait d’obtenir mieux qu’une confusion de lignes floues balayé, comme sur un récepteur télé en panne, par une neige de points blancs. Pas moyen d’y reconnaître la moindre forme. L’absolue certitude était perdue, tant étaient fragiles et limitées les connexions sensorielles avec un monde repoussé toujours plus loin vers l’extérieur. Il y avait trop de friture pour obtenir la moindre image nette.
La solution vint, mais elle prit l’aspect d’une catastrophe dont nous commençons seulement à nous dégager. Au lieu de revenir sur leurs pas jusqu’à la bifurcation oubliée et de prendre l’autre chemin, les philosophes abandonnèrent la prétention même à l’absolue certitude pour camper sur une solution de fortune qui préservait au moins un certain accès à une réalité extérieure. Puisque le réseau neuronal associatif des empiristes se montre incapable de délivrer des images nettes du monde perdu, ceci prouve, disaient-ils, que l’esprit (toujours prisonnier de son bocal) tire de lui-même tout ce qui lui est nécessaire à composer formes et histoires ; tout, sauf, bien sûr, la réalité elle-même. L’écran flou et neigeux du récepteur mal réglé céda alors la place à l’image fixe de la mire : les parasites, neige et lignes sautillantes du canal empiriste se fondirent pour donner une image dont la stabilité était assurée par la batterie des catégories prédéfinies de l’esprit. Les a priori de Kant inaugurèrent cette forme extravagante de constructivisme que ni Descartes, et son détour par Dieu, ni Hume et son raccourci vers les stimuli associés, n’auraient jamais pu imaginer.
Dorénavant, grâce à Télé-Königsberg, c’était l’esprit lui-même qui gouvernait tout, la réalité n’intervenant plus que pour déclarer : « Ceci existe bien, je vous assure, ce n’est pas un effet de l’imagination ! » Au banquet de la réalité, l’esprit s’occupait du repas, et les inaccessibles choses-en-soi, auxquelles le monde avait été réduit, venaient seulement pour dire : « Nous sommes bien là, ce que vous mangez n’est pas de la poussière », mais ces convives demeuraient muets et impassibles. Si nous abandonnons l’absolue certitude, disait Kant, nous pouvons quand même sauver l’universalité à condition de nous en tenir strictement au champ couvert par la science, un champ auquel le monde extérieur contribue de manière à la fois décisive et minimale. Le restant de la quête de l’absolu doit être trouvé dans la morale, une autre certitude a priori que l’esprit-dans-son-bocal tire tout seul de son propre câblage. En le qualifiant de « révolution copernicienne* », Kant conçut un véritable cauchemar de science-fiction : le monde extérieur tourne autour de l’esprit-dans-son-bocal, celui-ci édicte la majeure partie des lois du monde, des lois qu’il tire de lui-même sans l’aide de personne. Un despote infirme régissait à présent le monde de la réalité. Cette philosophie fut perçue, assez étrangement, comme la plus pénétrante de toutes, parce qu’elle avait réussi à laisser tomber la quête de l’absolue certitude tout en la rattrapant sous la bannière des « a priori universels », un superbe tour de passe-passe qui cachait le chemin perdu au plus profond des taillis.
Devons-nous vraiment avaler cet insipide brouet de manuel de philosophie pour comprendre la question posée par mon collègue psychologue ? Je crains bien que oui, sans quoi les innovations apportées par l’anthropologie des sciences ne pourront être discernées. Et le pire est encore à venir. Kant a inventé une forme de constructivisme où l’esprit-dans-son-bocal construit tout à partir de lui-même, mais non sans quelque contrainte : ce qu’il apprend à partir de lui-même doit être universel et ne peut prétendre à la vérité que s’il a subi l’épreuve du contact empirique avec une réalité « extérieure », réalité réduite au strict minimum, mais néanmoins présente. Pour Kant il y avait encore quelque chose qui gravitait autour du despote infirme, une stupide planète en orbite autour d’un soleil pathétique. Assez rapidement, les gens comprirent que cet « Ego transcendantal », comme l’appelait Kant, était une fiction, un château de sable, une position de compromis dans une négociation compliquée afin d’éviter soit la perte complète du monde, soit l’abandon complet de la quête de l’absolue certitude. Il fut bientôt remplacé par une candidate plus raisonnable, la société*. Au lieu d’un Esprit mythique façonnant la réalité, la sculptant, la découpant, l’ordonnant, c’étaient à présent les préjugés, les catégories et les paradigmes d’un groupe de personnes vivant ensemble, qui déterminaient les représentations de chacune. Cette nouvelle définition, toutefois, en dépit de l’usage du mot « social », n’avait qu’une ressemblance superficielle avec le réalisme auquel nous, chercheurs en anthropologie des sciences, sommes attachés, et sur lequel j’insisterai tout au long de ce livre.
Premièrement, cette substitution de l’Ego despotique par la sacro-sainte « société » ne signifiait aucun retour sur les pas des philosophes mais augmentait encore la distance entre les a prioris de l’individu, devenus de simples « visions du monde », et un monde extérieur définitivement perdu. Entre l’une et l’autre, la société interposait ses filtres ; tout son fourbi de parti-pris, de théories, de cultures et de points de vue devenait comme une fenêtre de plus en plus opaque. Rien qui provînt du monde ne pouvait traverser autant d’intermédiaires et toucher l’esprit individuel. Les acteurs n’étaient plus seulement enfermés dans la prison de leurs propres catégories mais également dans celle de leur appartenance sociale. Deuxièmement, cette « société » elle-même n’était rien de plus qu’une série d’esprits-dans-leur-bocal, beaucoup d’esprits et beaucoup de bocaux, certes, mais chacun d’entre eux se présentait encore et toujours comme une créature extraordinaire : un esprit détaché de tout monde contemplant un monde extérieur. Quel progrès ! Si les prisonniers n’étaient plus dans des cellules isolées, ils étaient à présent confinés dans le même dortoir, dans la même mentalité collective. Un vrai décor de Matrix ! Troisièmement, le déplacement suivant, c'est-à-dire le passage de l’Ego unique à la multiplicité des cultures, a compromis la seule bonne chose venant de Kant, c'est-à-dire l’universalité des catégories a priori, le seul bout d’ersatz d’absolue certitude qu’il avait pu retenir. Personne n’était plus bouclé dans la même prison ; il y avait à présent beaucoup de prisons, sans mesure commune pour passer de l’une à l’autre. Non seulement l’esprit était déconnecté du monde, mais chaque esprit collectif, chaque culture était déconnectée des autres. On progressait à grands pas dans une philosophie de gardiens de prison.
Mais il y avait une quatrième raison, encore plus tragique, encore plus affligeante, qui rendit catastrophique ce déplacement vers la « société » immédiatement postérieur à la révolution kantienne. La prétention au savoir de tous ces esprits malheureux, prisonniers de leurs bocaux alignés à perte de vue, se retrouvait inscrite dans une histoire encore plus étrange, associée à une frayeur encore plus ancienne, la peur de la loi de la rue. Si la voix de mon ami tremblait en me demandant : « Croyez-vous à la réalité ? », ce n’était pas seulement qu’il craignît que toutes les connexions avec le monde extérieur pussent être perdues, mais surtout parce qu’il s’inquiétait que je répondisse : « La réalité dépend de ce que, à une période donnée, les masses jugent conforme à leur idée de la réalité ». C’est l’entrée en résonance de ces deux craintes, celle de la perte d’une forme d’accès à la réalité et celle d’un envahissement des laboratoires par la populace, qui rend cette question à la fois si injuste et si grave.
Mais avant que nous nous attaquions à cette autre peur, je tiens à en finir avec la première. Car cette déplorable histoire, malheureusement, ne s’arrête pas là. Bien que cela paraisse incroyable, il est encore possible de progresser dans la mauvaise direction, en s’acharnant à penser qu’une solution plus radicale viendra à bout des problèmes accumulés par l’antique décision. On s’est mis à imaginer qu’une solution, en fait un nouveau tour de passe-passe, serait de se satisfaire de la perte de l’absolue certitude et des a priori universels, et de se réjouir de leur abandon. Chacun des vices qui grevaient la solution précédente est alors perçu comme une vertu sublime. « Oui, nous avons perdu le monde. Oui, nous sommes à jamais prisonniers du langage. Non, nous ne recouvrerons jamais la certitude. Non, nous ne dépasserons jamais nos préventions. Oui, nous sommes à jamais coincés dans notre petit point de vue personnel. » Bravo ! Encore ! A présent, les prisonniers clouent le bec à ceux-là mêmes qui leur demandent de jeter un œil par les fenêtres de leur cellule ; ils veulent « déconstruire » — ce qui signifie en réalité détruire à petit feu —, comme ils disent, toute personne qui leur rappelle qu’il fut un temps où ils étaient libres et où leur langage avait prise sur le monde.
Comment ne pas entendre le cri de désespoir, soigneusement refoulé, méticuleusement nié, qui monte du plus profond de ces paradoxales prétentions à construire, dans la joie, la bonne humeur et la liberté, des récits et des histoires, émanant de gens à jamais enchaînés ? Et même s’il existait des gens capables de soutenir pareil discours d’un cœur léger et serein (en ce qui me concerne, leur existence est aussi incertaine que celle du monstre du Loch Ness ou, en l’occurrence, que celle du monde réel pour ces créatures chimériques), comment ne pas relever que nous n’avons pas bougé d’un iota depuis Descartes ? que l’esprit est toujours dans son bocal, toujours privé du moindre contact avec tout le reste, toujours déconnecté et toujours en train de contempler (d’un œil dorénavant aveugle) le monde (dorénavant enfoui dans les ténèbres) depuis sa prison de verre ? De telles personnes peuvent bien prendre un air satisfait et sourire au lieu de trembler, il n’en demeure pas moins qu’ils spiralent toujours plus bas dans le même enfer. A la fin de ce chapitre, nous retrouverons ces prisonniers pétris de suffisance.
Au cours de ce siècle, cependant, une deuxième solution a été proposée, qui a occupé beaucoup d’esprits brillants. Cette solution consiste à extraire de son bocal une partie seulement de l’esprit et de faire ensuite ce qui s’impose, à savoir lui offrir à nouveau un corps et remettre cet assemblage en relation avec un monde qui ne soit plus un spectacle à contempler mais une extension de nous-mêmes, habitée, évidente et non réflexive. En apparence le progrès est immense, et la descente aux enfers suspendue, puisque nous n’avons plus face à nous un esprit se péoccupant d’un monde qui lui est extérieur, mais un monde habité auquel un corps semi-conscient, intentionnel, vécu de l’intérieur est à présent attaché.
Malheureusement, pour connaître le succès, cette intervention d’urgence impose que l’on découpe l’esprit en morceaux toujours plus petits. Le monde objectif, le seul que la science doit connaître, reste entièrement livré à lui-même. La phénoménologie ne s’occupe que du monde vécu, que du monde visé par une conscience humaine. Elle nous apprendra beaucoup de choses sur l’impossibilité de toute distanciation entre nous et ce que nous voyons, sur le fait que nous n’observons jamais vraiment un paysage à distance, sur notre immersion permanente dans la texture riche et habitée du monde, mais, hélas ! cette connaissance ne nous sera d’aucun secours pour rendre compte de la réalité des choses, puisque nous ne pourrons jamais échapper à l’étroite perspective de l’intentionnalité humaine. Au lieu d’explorer les différentes façons de passer d’un point de vue à l’autre, nous serons toujours assujettis au point de vue humain. Nous entendrons beaucoup parler du monde réel, sensuel, pré-réflexif, habité, vécu mais cela ne suffira pas à couvrir le claquement du deuxième cercle de portes de prison se refermant hermétiquement sur nous. Malgré son ambition déclarée de venir à bout de la distance qui sépare le sujet de l’objet — comme si cette distinction pouvait être dépassée ! comme si elle n’avait pas été conçue pour ne pas être dépassée — la phénoménologie nous laisse face à la rupture la plus dramatique de cette triste histoire : un monde de la science entièrement livré à lui-même, parfaitement froid, absolument inhumain ; et un monde de postures intentionnelles, habité, riche, strictement réservé aux humains, radicalement étranger à ce que les choses sont en et pour elles-mêmes. Une petite pause avant de glisser encore plus loin, encore plus bas, toujours dans la même direction.
Pourquoi ne pas choisir la solution inverse et oublier pour toujours l’esprit-dans-son-bocal ? Pourquoi ne pas laisser le « monde extérieur » envahir la scène, briser les bocaux, renverser le liquide nourricier et faire de l’esprit un cerveau, une machine neuronale logée dans le corps d’un animal darwinien luttant pour sa survie ? Cela ne résoudrait-il pas tous les problèmes ? La fatale spirale descendante ne s’en trouverait-elle pas inversée ? Au lieu de s’évertuer à débrouiller la complexité du « monde-vécu » des phénoménologues, pourquoi ne pas étudier l’adaptation des humains, de la même façon que les naturalistes ont étudié tous les autres aspects de la « vie » ? Si la science a la capacité de tout envahir, elle peut certainement mettre fin au sophisme persistant de Descartes et faire de l’esprit une partie intégrante, vive et alerte, de la nature. Cela plairait certainement à mon ami psychologue ; mais est-ce aussi sûr que cela ? Non, parce que les différents éléments qui composent cette « nature* », toute puissante et englobant tout — jusqu’à l’espèce humaine, en l’occurrence —, sont exactement les mêmes que ceux qui ont constitué le spectacle d’un monde contemplé de l’intérieur par un cerveau-dans-son-bocal. Inhumaine, réductionniste, causale, soumise à des lois, certaine, objective, froide, unanime, absolue... ces expressions ne s’appliquent pas à la nature en tant que telle, mais à la nature telle qu’elle apparaît à travers le prisme déformant d’un récipient de verre !
S’il y a bien un rêve inaccessible, c’est celui de considérer la nature comme une unité homogène afin d’unifier les différentes idées que les sciences s’en font ! Cela exigerait que nous ignorions trop de controverses, trop d’histoires, trop d’entreprises inachevées, trop de questions en suspend. Si la phénoménologie abandonne la science à son destin en la cantonnant dans l’intention humaine, le mouvement contraire, l’étude des humains comme un « phénomène naturel », serait encore pire : il consisterait à abandonner la riche et controversée histoire humaine des sciences — et au profit de quoi ? de l’orthodoxie moyenne de quelques neurophilosophes ? d’un processus darwinien aveugle qui limiterait l’activité mentale à une lutte pour la survie en vue de s’« ajuster » à une réalité dont la vraie nature nous échapperait à jamais ? Non, mille fois non. Nous pouvons sûrement mieux faire, nous pouvons sûrement freiner la chute qui nous entraîne toujours plus bas, revenir sur nos pas et conserver à la fois l’histoire du rôle joué par les humains dans la fabrication des faits scientifiques et celle du rôle joué par les sciences dans la fabrication de l’histoire humaine.
Malheureusement, nous ne pouvons pas faire cela, pas encore. Le redoutable croque-mitaine dont j’ai parlé plus haut nous empêche de revenir au carrefour perdu et de prendre l’autre chemin. Ce qui nous arrête, c’est la crainte que la rue impose sa loi, cette même crainte qui faisait trembler la voix de mon ami.
La peur de la loi de la rue
Comme je l’ai dit, deux craintes se cachaient derrière l’étrange question de notre psychologue. La première, celle d’un cerveau-dans-son-bocal perdant le contact avec un monde extérieur, a une histoire plus courte que la seconde ; cette dernière découle d’un truisme : si la raison ne gouverne pas, alors la force brute prendra le dessus. Cette peur est si forte que n’importe quel expédient politique est impunément utilisé contre ceux qui sont censés soutenir la force contre la raison. Mais quelle est l’origine de cette violente opposition entre les camps de la raison et de la force ? Elle est issue d’un très ancien et vénérable débat, qui s’est probablement tenu à de multiples reprises dans de nombreux endroits mais qui est mis en scène de la manière la plus claire et la plus convaincante dans le Gorgias de Platon. Dans ce dialogue, que j’examinerai plus en détail dans les chapitres 7 et 8, Socrate, en véritable scientifique, affronte Calliclès, un autre de ces monstres qui doivent être soumis à la question afin que toute l’absurdité de leur position apparaisse ; la rencontre ayant lieu, pour l’occasion, non pas sur les rives d’un lac brésilien mais sur l’agora d’Athènes. Socrate s’adresse ainsi à Calliclès : « Tu as omis de tenir compte de l’importance du pouvoir de l’égalité géométrique chez les dieux et les hommes ; en négligeant de la sorte la géométrie, tu as été porté à croire qu’il faut essayer de s’attribuer une part de biens démesuré » (508a).
Calliclès est un expert ès démesures, il n’y a aucun doute à ce sujet. « Je pense, » revendique-t-il en véritable précurseur du darwinisme social, « qu’il nous suffit de regarder la nature pour y trouver la preuve qu’il est juste que le meilleur ait une part plus importante que le pire… La personne supérieure doit dominer la personne inférieure et avoir plus qu’elle » (483c-d).

La Force

fait le Droit, Calliclès l’admet sans détour. Mais, nous le verrons à la fin de ce livre, il y a un hic. Comme les deux protagonistes le relèvent rapidement, il faut envisager deux types au moins de forces : celle de Calliclès et celle du peuple athénien. « Que penses-tu que j’aie dit d’autre ? demande Calliclès. La loi n’est rien d’autre qu’une série d’énoncés formulés par une assemblée d’esclaves et par un ramassis de déchets humains, qui pourraient être complètement négligés, n’était la force physique dont ils jouissent » (489c). La question ne se réduit donc pas à l’antagonisme entre force et raison, entre Force et Droit, mais oppose la force du patricien solitaire à la force supérieure de la foule. Mais comment neutraliser les forces combinées du peuple d’Athènes ? « Voilà alors ta position, ironise Socrate, une seule personne intelligente est presque obligée d’être supérieure à dix mille sots ; le pouvoir politique devrait lui revenir et les autres devenir ses sujets ; et il est convenable pour quiconque dispose du pouvoir politique d’avoir plus que ses sujets » (490a). Quand Calliclès parle de force brutale, il faut entendre une force morale héréditaire supérieure à celle de dix mille brutes.
Mais est-ce de bonne guerre de la part de Socrate de se moquer de Calliclès ? Quelle forme de démesure vise Socrate lui-même ? Quelle forme de pouvoir entend-il exercer ?

La Force

pour laquelle Socrate prend parti est le pouvoir de la raison, « le pouvoir de l’égalité géométrique », cette force qui « commande aux dieux et aux hommes », cette force que lui, Socrate, a reconnue, mais qu’ignorent Calliclès et le peuple. Comme nous le verrons, ici aussi il y a un hic ; il existe en réalité deux forces de la raison, l’une braquée droit contre Calliclès, le repoussoir idéal, et l’autre, pointée de biais, destinée à renverser l’équilibre du pouvoir entre Socrate et les autres Athéniens. Socrate aussi cherche une force capable de neutraliser celle de « dix mille sots ». Lui aussi tente de s’attribuer la plus grosse part. Il réussit si bien à renverser l’équilibre des forces qu’il se flatte, à la fin du Gorgias, d’être « le seul vrai homme d’Etat d’Athènes », le seul à remporter la part la plus grosse qui se puisse imaginer : une éternité de gloire lui sera conférée par Rhadamanthe, Eaque et Minos, qui président au tribunal de l’enfer ! Il ridiculise les plus illustres hommes politiques d’Athènes, jusqu’à Périclès ; lui seul, muni du « pouvoir de l’égalité géométrique », gouvernera les citoyens de la cité par-delà même la mort. Dans le long roman des savants fous, Socrate est certainement l’un des premiers.
« Comme si votre histoire mal ficelée de la philosophie moderne ne suffisait pas, peut ici protester le lecteur, est-il vraiment nécessaire que vous nous fassiez maintenant remonter jusqu’aux Grecs pour simplement comprendre la question posée par votre psychologue du Brésil ? » Je crains que ces deux détours ne puissent être évités, parce que ce n’est qu’à présent que les deux fils, je veux dire les deux peurs, peuvent être nouées l’une à l’autre pour expliquer les inquiétudes de mon ami. Ce n’est qu’après ces digressions que ma position, je l’espère, se trouvera finalement clarifiée.
Pourquoi, tout d’abord, avions-nous besoin de l’idée même d’un monde extérieur et du très incommode poste d’observation — le cerveau-dans-son-bocal — qu’il suppose ? Cette question me tarabuste depuis mes débuts en anthropologie des sciences, il y a près de vingt-cinq ans. Cette position inconfortable serait-elle d’une telle importance qu’il faille la maintenir à tout prix, malgré les crampes qu’elle inflige aux philosophes, au lieu d’opter pour la seule solution possible : rebrousser chemin, tailler dans les ronciers qui cachent la fourche perdue et s’engager résolument dans le sentier oublié ? Et pourquoi charger cet esprit solitaire d’une impossible mission — trouver l’absolue certitude — plutôt que d’établir les connexions qui lui apporteraient toutes les certitudes relatives indispensables pour qu’il puisse connaître et agir ? Pourquoi lançons-nous d’une même bouche deux ordres contradictoires : « Sois absolument déconnecté ! » et « Apporte la preuve absolue que tu es connecté ! » Qui pourrait démêler un message aussi paradoxal et impossible ? Rien d’étonnant à ce que tant de philosophes finissent dans les asiles. La seule chose qui justifierait que nous nous infligions une torture aussi cruelle serait la poursuite d’un but plus élevé ; tel est bien le cas. Car c’est ici que les deux fils se nouent : c’est pour échapper à la foule inhumaine que nous devons faire appel à une autre ressource inhumaine, l’objet objectif, vierge de tout contact humain. Telle est l’origine de la confusion entre l’épistémologie —forme parfaitement respectable d’anthropologie des sciences— et ce que j’appelle l’épistémologie (politique)* —entre parenthèses— parce qu’elle prétend régir la cité à travers une philosophie des sciences dont elle dissimule soigneusement le projet polémique . (Latour, 1999).
Pour échapper à la menace d’une loi de la rue qui rendrait tout bas, monstrueux et inhumain, nous devons nous appuyer sur quelque chose qui ne soit pas d’origine humaine, qui n’ait pas trace d’humanité, quelque chose qui soit purement, aveuglément et froidement extérieur à

la Cité. L

’idée d’un monde complètement extérieur inventée par les épistémologues est la seule façon, pour les moralistes, d’éviter de devenir la proie d’une loi de la rue. Seule l’inhumanité peut juguler l’inhumanité. Mais comment imaginer un monde extérieur ? Quelqu’un a-t-il jamais vu pareille extravagance ? Pas de problème. Nous ferons du monde un spectacle vu de l’intérieur.
Pour construire cette situation paradoxale, nous imaginerons un esprit-dans-son-bocal totalement déconnecté du monde, n’y accédant que par un étroit canal artificiel. Ce lien minime, les psychologues en sont persuadés, suffira à maintenir le monde à l’extérieur et à tenir l’esprit informé, à condition que nous nous débrouillions ensuite pour bricoler quelque moyen parfaitement fiable de récupérer la certitude — ce qui, en l’occurrence, n’est pas un mince exploit. Ce faisant, nous accomplirons notre programme principal : tenir les masses en échec. C’est parce que nous voulions nous protéger des débordements de la rue qu’il nous fallait un monde totalement extérieur — mais qui demeurât accessible ! —, et c’est afin d’atteindre ce but impossible que nous en sommes venus à l’extraordinaire invention d’un esprit-dans-son-bocal déconnecté de toutes choses, s’efforçant d’atteindre l’absolue vérité sans, hélas, y parvenir. Comme nous pouvons le voir dans la figure 1.1, l’épistémologie, la morale, la politique et la psychologie vont main dans la main et visent ce que j’appellerai le Compromis scélérat*.
Telle est la thèse de ce livre ; c’est également ce qui explique pourquoi l’anthropologie des sciences est si difficile à situer. Derrière la froide question épistémologique — nos représentations peuvent-elles capter avec un certain degré de certitude les régularités du monde extérieur ? —, se cache toujours l’autre inquiétude, plus vive : comment mettre le peuple sur la touche ? De la même façon, derrière toute définition du « social » on retrouve un souci identique : pourrons-nous toujours utiliser la réalité objective pour faire taire les clameurs de la rue ?
Finalement, la question posée par mon ami sur la berge du lac, en plein midi tropical mais à l’ombre du chalet, devient claire : « Croyez-vous à la réalité ? » signifie « Etes-vous prêt à accepter le Compromis conclu entre l’épistémologie, la morale, la politique et la psychologie réunies ? » Et, dans un éclat de rire, la réponse fuse, évidente : « Non ! Sûrement non !Pour qui me prenez-vous? Comment pourrais-je penser que la réalité soit la réponse à une question de foi posée par un cerveau-dans-son-bocal, lui-même terrifié à l’idée de perdre le contact avec un monde extérieur parce qu’il est encore plus terrifié à l’idée d’être débordé par un monde social qualifié d’inhumain ? » La réalité n’est un objet de croyance que pour ceux qui ont amorcé cette invraisemblable cascade de compromis, évoluant de degré en degré vers une solution chaque fois pire, chaque fois plus radicale. Qu’ils mettent de l’ordre dans leur bric-à-brac et assument leurs péchés. Mon cheminement a toujours été différent. « Laissez les morts enterrer les morts » et, s’il vous plait, écoutez une minute ce que nous avons à dire de nous-mêmes, au lieu de vouloir nous clouer le bec en nous prêtant les mots que Platon, il y a si longtemps, mit dans les bouches de Socrate et de Calliclès pour réduire le peuple au silence.
L’anthropologie des sciences, telle que je la vois, a fait deux découvertes connexes qui mirent beaucoup de temps à être reconnues à cause de l’hégémonie dont jouissait le compromis que je viens d’exposer — et pour d’autres raisons que je produirai plus tard. Cette double découverte réside en ce que ni l’objet ni le social n’ont le caractère inhumain que réclamait le mélodrame de Socrate et Calliclès. Lorsque nous disons qu’il n’y a pas de monde extérieur, cela ne signifie pas que nous niions son existence, mais, au contraire, que nous refusons de lui accorder le type d’existence, anhistorique, isolée, inhumaine, froide, objective, qui lui fut conférée dans l’unique but de damer le pion aux masses. Lorsque nous disons que la science est sociale, nous n’attachons pas au mot « social » le stigmate de « déchet humain » ou de « rue indisciplinée » que Socrate et Calliclès furent si prompts à invoquer afin de légitimer la recherche d’une force suffisamment puissante pour mettre à bas le pouvoir de « dix mille sots ».
Aucune de ces deux formes monstrueuses d’inhumanité — la rue « en dessous », le monde objectif « en dehors » — n’a pour nous un quelconque intérêt. Et donc, nous pouvons tout à fait nous passer d’un esprit ou d’un cerveau-dans-son-bocal, de ce despote infirme qui vit dans la crainte constante de perdre soit son « accès » au monde, soit sa « force supérieure » dirigée contre celle du peuple. Nous n’aspirons ni à l’absolue certitude d’un contact avec le monde ni à l’absolue certitude d’une force transcendante qui s’oppose à la rue indisciplinée. La certitude ne nous manque pas, parce que nous n’avons jamais rêvé de dominer le peuple. Pour nous, il n’y a pas d’inhumanité qui doive être jugulée en recourant à une autre inhumanité. Les humains et les non-humains nous suffisent. Nous n’avons besoin ni d’un monde social pour briser les reins de la réalité objective, ni d’une réalité objective pour faire taire la rue. C’est on ne peut plus simple, si incroyable cela puisse paraître en ces temps de guerre des sciences : nous ne sommes pas en guerre.
Dès lors que nous refusons de compromettre les disciplines scientifiques dans cette querelle pour savoir qui devrait soumettre le peuple, le carrefour perdu est redécouvert et rien ne s’oppose plus à parcourir le chemin abandonné. Le réalisme fait alors un retour en force, comme cela apparaîtra, je l’espère, dans les chapitres suivants, qui devraient être autant de jalons posés le long de la route vers un « réalisme plus réaliste ». L’argument de ce livre suit pas à pas l’avance hésitante, « deux pas en avant, un pas en arrière », de l’anthropologie des sciences le long de ce chemin tombé en désuétude.
Tout a débuté lorsque nous avons commencé à parler de pratique* scientifique et à proposer de ce fait un exposé plus réaliste de la science-en-train-de-se-faire, l’enracinant fermement dans les laboratoires, les expériences et les groupes de collègues ; c’est ce que je me propose de faire dans les chapitres 2 et 3. Nous découvrîmes, c’était flagrant, que les faits étaient fabriqués et qu’ils en devenaient plus réels. Les flots du réalisme irriguèrent à nouveau le paysage quand, au lieu de disserter sur les objets et l’objectivité, nous commençâmes à parler de non-humains*, des êtres socialisés par leur passage dans le laboratoire et avec lesquels les scientifiques et les ingénieurs commencèrent à échanger des propriétés. Le chapitre 4 montre comment Pasteur fabrique ses microbes alors que les microbes « fabriquent leur Pasteur » ; le chapitre 6 donne une vision plus générale de la façon dont les humains et les non-humains, en s’entrecroisant, forment des collectifs sans cesse changeants. Alors que, pour des raisons politiques, les objets avaient été conçus comme des êtres froids, asociaux et distants, nous découvrîmes que les non-humains étaient proches, chauds, faciles à mobiliser et à rallier, et donnaient toujours plus de réalité aux nombreuses luttes dans lesquelles les scientifiques et les ingénieurs étaient engagés.
Mais le réalisme jaillit avec encore plus de force quand les non-humains commencèrent à bénéficier, eux aussi, d’une histoire et que leur furent reconnues la multiplicité des interprétations, la souplesse, la complexité, attributs qui avaient été réservés, jusqu’alors, aux humains (voir le chapitre 5). En passant par une série de révolutions* contre-coperniciennes, la bizarrerie cauchemardesque inventée par Kant vit lentement dissiper ses effets sur la philosophie des sciences. On pouvait à nouveau dire tranquillement que les mots renvoient au monde et que les sciences s’emparent des choses elles-mêmes (voir les chapitres 2 et 4). La naïveté était enfin de retour, une naïveté appropriée à ceux qui n’avaient jamais compris comment le monde avait bien pu être « extérieur ». Nous devons néanmoins offrir une réelle solution de remplacement à l’inévitable distinction entre construction et réalité ; je tente d’en donner une dans ce livre avec la notion de « faitiche ». Comme il apparaît dans le chapitre 9, « faitiche » est une combinaison des mots « fait » et « fétiche », dans laquelle le travail de fabrication a été totalisé deux fois, annulant les effets jumelés de la croyance et du savoir.
Au lieu de trois pôles — une réalité « en dehors », un esprit « en dedans » et une rue « en dessous » — nous sommes finalement parvenus à approcher ce que j’appelle un collectif*. Comme le montre l’examen du Gorgias dans les chapitres 7 et 8, Socrate a donné une définition de ce collectif bien avant d’avoir choisi de nouer une complicité polémique avec Calliclès : « L’opinion des spécialistes est que la coopération, l’amour, l’ordre, la discipline et la justice lient ensemble les cieux et la terre, les dieux et les hommes. Voilà pourquoi, mon ami, ils donnent à l’univers le nom de tout ordonné plutôt qu’un bric-à-brac ou un fouillis chaotique » (507e-508a).
Oui, nous vivons dans un monde hybride, composé à la fois de dieux, de gens, d’étoiles, d’électrons, de centrales nucléaires et de marchés, et notre tâche est d’en faire soit un « fouillis chaotique », soit un « tout ordonné » — un cosmos comme il est écrit dans le texte grec —, en se lançant dans l’entreprise à laquelle Isabelle Stengers donne le beau nom de cosmopolitique* (Stengers 1996). Dès lors qu’il n’y a plus d’esprit-dans-son-bocal contemplant du regard un monde extérieur, la quête de l’absolue certitude se fait moins pressante, et il n’est pas très difficile de renouer avec le relativisme, les relations, la relativité qui ont toujours favorisé le développement de la science. Dès lors que le monde social n’est plus marqué du sceau de l’infamie par ceux qui entendent réduire la rue au silence, il n’est pas très difficile de reconnaître à quel point la pratique scientifique est foncièrement humaine, son histoire vivante, et nombreuses ses connexions avec le reste du collectif. Le réalisme parcourt à nouveau, comme un flux sanguin, les nombreux vaisseaux que viennent de rabouter les mains habiles des chirurgiens — un nécessaire de survie n’est plus d’aucune utilité. Après avoir suivi cette voie, personne ne pourrait même songer à poser l’étrange question « Croyez-vous à la réalité ? » — du moins pas à nous !
L’originalité de l’anthropologie des sciences
Toutefois, mon ami psychologue serait toujours en droit de poser une autre question, plus sérieuse celle-la : « Comment se fait-il, malgré les réalisations que vous portez à l’actif de votre champ, que j’aie été tenté de vous poser ma question idiote comme si elle avait été pertinente ? Comment se fait-il, malgré toutes ces philosophies entre lesquelles vous m’avez baladé, que je doute encore du réalisme radical que vous défendez ? Je ne puis chasser le désagréable sentiment qu’une guerre des sciences est en cours (Jurdant, 1998). Finalement, êtes-vous un ami de la science ou son ennemi ? »
Trois phénomènes distincts expliquent, du moins selon moi, pourquoi le caractère novateur de l’« anthropologie des sciences » ne saute pas aux yeux. Le premier est que nous sommes situés, comme je l’ai dit, dans le no man’s land entre les deux cultures, un peu comme les choux et les navets qui poussaient entre les lignes Siegfried et Maginot pendant la « drôle de guerre » de 1940. Les scientifiques se pressent aux rencontres où il est question de « jeter un pont entre les deux cultures », mais, que des gens extérieurs aux sciences entreprennent précisément de construire ce pont et ils reculent d’effroi voulant imposer à la libre parole le plus singulier des baillons depuis Socrate : seuls les scientifiques auraient le droit de parler de science !
Imaginez un peu ce qui se passerait si ce mot d’ordre se généralisait : seuls les politiciens pourraient parler de politique, les hommes d’affaires parler d’affaires ; ou même pire : seuls les rats parleraient de rats, les grenouilles de grenouilles et les électrons d’électrons ! Parler, par définition, entraîne le risque de malentendu de part et d’autre du fossé gigantesque qui sépare les différentes sortes d’êtres. Si les scientifiques veulent vraiment jeter un pont entre les deux cultures, ils devront s’habituer à beaucoup de chahut et, mais oui, à une certaine dose d’âneries. Après tout, les gens de sciences humaines et les littéraires ne font pas un tel raffut à propos des nombreuses inepties lancées par les équipes de scientifiques en train de construire le pont par son autre bout. Plus sérieusement, combler ce fossé ne peut signifier que l’on déploie les incontestables résultats de la science afin d’empêcher les « déchets humains » de se comporter de manière irrationnelle. Un tel projet peut au mieux être appelé de la pédagogie, au pire de la propagande. Ce qui ne peut être confondu avec l’entreprise cosmopolitique qui exige la construction d’un collectif pour socialiser ensemble en son sein les humains, les non-humains et les dieux. Réduire la fracture entre les deux cultures ne peut signifier que l’on prête main forte aux rêves de contrôle absolu caressés par Socrate, Calliclès et Platon.
Mais où donc le débat sur les deux cultures trouve-t-il lui-même son origine ? Dans une division du travail entre les deux côtés du campus. Un camp estime que les sciences ne sont exactes que lorsqu’elles ont été purgées de toute contamination par la subjectivité, la politique ou la passion ; l’autre camp, nettement plus répandu, estime que l’humanité, la morale, la subjectivité ou le droit n’ont de valeur que lorsqu’ils ont été protégés de tout contact avec la science, la technologie et l’objectivité. Nous autres, en anthropologie des sciences, combattons de la même façon ces deux types de purification ; c’est ce qui fait de nous des traîtres aux yeux des deux camps. Nous expliquons aux scientifiques que plus une science est connectée au reste du collectif, meilleure elle est, plus exacte, plus vérifiable, plus robuste (voir le chapitre 3). Ceci va à l’encontre de tous les réflexes conditionnés des épistémologues ; quand nous leur expliquons que le monde social est bon pour la santé de la science, c’est comme s’ils nous entendaient dire que les masses de Calliclès allaient accourir pour mettre à sac leurs laboratoires.
Mais, à l’autre camp, celui des sciences humaines, nous expliquons que plus les non-humains partagent leur existence avec les humains, plus humain s’en trouve le collectif — et ceci aussi va à l’encontre de ce qu’ils ont été entraînés à croire depuis des années. Quand nous essayons d’attirer leur attention sur des faits solides et des dispositifs rigoureux, quand nous leur expliquons que les objets sont bons pour la santé des sujets parce qu’ils ne possèdent aucune des caractéristiques inhumaines qu’ils redoutent tant, ils poussent des cris et dénoncent la main de fer de l’objectivité qui fait d’âmes délicates et malléables des machines réifiées (LatouretLemonnier, 1994). Mais nous continuons à jouer les traîtres et les agents doubles dans les deux camps, et nous répétons avec insistance qu’il existe à la fois une histoire sociale des choses et une histoire « chosale » des humains, mais que ni « le social » ni « le monde objectif » ne jouent le rôle que leur assignèrent Socrate et Calliclès dans leur grotesque mélodrame.
En fait, et l’on peut à bon droit nous accuser ici d’un léger manque de symétrie, l’anthropologie des sciences combat avec nettement plus de pugnacité les sciences humaines qui voudraient un monde humain purgé des non-humains qu’elle ne lutte contre l’épistémologie qui voudrait des sciences pures de toute contamination par le social. Pourquoi ? Parce que les scientifiques ne passent qu’une partie de leur temps à purifier leurs sciences et, honnêtement, se contrefichent des philosophes des sciences qui volent à leur secours, alors que les sciences humaines prennent très au sérieux la mission d’affranchir les sujets humains des dangers de l’objectivation et de la réification, et qu’elles y passent tout leur temps. Les bons scientifiques ne s’engagent dans la guerre des sciences qu’à leurs moments perdus, quand ils sont à la retraite ou à cours de subventions, mais les autres sont sur le pied de guerre nuit et jour et réussissent même à associer des bailleurs de fonds à leur cause… Voilà pourquoi la suspicion de nos collègues scientifiques nous irrite tant. Ils ne semblent pas capables de distinguer leurs amis de leurs ennemis. Certains poursuivent le rêve vain d’une science autonome et isolée, à

la Socrate

, alors que nous indiquons les seuls moyens propres à rétablir vraiment les liens entre les faits et les réalités, opération pourtant indispensable à l’existence durable de la science. Et qui donc nous offrit en premier cet improbable trésor de la connaissance ? Les scientifiques eux-mêmes !
Cet aveuglement me paraît d’autant plus étrange que, au cours des vingt dernières années, de nombreuses disciplines scientifiques nous ont rejoints, s’entassant dans le minuscule no man’s land situé entre les deux lignes de front. Il s’agit de la deuxième raison pour laquelle l’anthropologie des sciences semble si belliqueuse. Par erreur, elle est prise au milieu d’une autre querelle, celle-ci interne aux sciences elles-mêmes (Pestre, 1995). D’un côté, on trouve ce que l’on pourrait appeler « les disciplines de guerre froide », qui ressemblent encore superficiellement à

la Science

du passé, autonome et détachée du collectif ; de l’autre, on trouve d’étranges imbroglios, mêlant politique, science, technologie, marché, valeurs, éthique et faits, desquels le mot Science avec un S majuscule ne rend que très imparfaitement compte.
S'il est possible de prétendre que la cosmologie n’a pas le moindre lien avec la société — bien que cela même soit discutable, comme Platon nous le rappelle de manière si explicite — il est difficile d’en faire autant pour la neuropsychologie, la sociobiologie, la primatologie, l’informatique, les sciences commerciales, la pédologie, la cryptologie, la cartographie du génome ou la logique floue, pour ne nommer que quelques-unes de ces zones actives, de ces « bric-à-brac » comme Socrate les aurait appelés. D’un côté nous avons un modèle qui continue à appliquer le premier mot d’ordre — moins une science est connectée, meilleure elle est — tandis que de l’autre nous trouvons de nombreuses disciplines, peu sûres de leur statut exact, qui s’efforcent, mais sans y parvenir, de suivre l’ancien modèle, et ne sont pas encore prêtes à entonner, même à mi-voix, un couplet qui soit proche de notre inlassable refrain : « Tout doux, restons calme ; plus une science est connectée meilleure elle est. Faire partie d’un collectif ne vous enlèvera pas les non-humains que vous socialisez si bien. La seule chose dont vous serez privés est le type d’objectivité polémique qui n’a d’autre utilité que d’être une arme destinée à mener une guerre politique à la politique ».
Pour parler encore plus net, l’anthropologie des sciences s’est retrouvée otage d’une importante transformation de

la Science

en ce que nous pourrions appeler Recherche (ou science n°2, comme nous le ferons dans le chapitre 8). Alors que

la Science

jouissait de certitude, de froideur, de réserve, d’objectivité, de distance et de nécessité,

la Recherche

semble posséder toutes les caractéristiques opposées : elle est peu assurée, ses limites sont floues, elle est plongée dans de triviaux problèmes d’argent, d’instruments et de savoir-faire, et se montre incapable, jusqu’à présent, d’opérer une distinction entre le chaud et le froid, le subjectif et l’objectif, l’humain et le non-humain. Se comporter comme si elle était totalement déconnectée du collectif convenait parfaitement à

la Science

, mais on rend mieux compte de

la Recherche

si on la décrit comme une expérimentation collective de ce qu’humains et non-humains, ensemble, sont capables d’accepter ou de refuser. Ce second modèle me paraît plus pertinent que le premier. Nous n’avons plus à choisir entre Droit et Force : une tierce partie se joint à présent à la controverse, le collectif* ; nous n’avons plus à trancher entre Science et anti-Science : le même tiers, le collectif, intervient dans ce cas également.
La Recherche est cet espace dans lequel sont lâchés humains et non-humains, dans lequel s’est, de tout temps, pratiquée l’expérience collective la plus extraordinaire, visant à différencier, en temps réel, le « cosmos » du « fouillis chaotique », sans que personne, ni les scientifiques ni les chercheurs en anthropologie des sciences, ne puisse prédire ce que serait le résultat, toujours provisoire, de ces tentatives de mise en ordre. Peut-être, après tout, l’anthropologie des sciences est-elle anti-Science, mais dans ce cas elle est de tout cœur avec

la Recherche. Plus

tard, lorsque l’esprit du temps aura mieux assuré sa prise sur l’opinion publique, on la retrouvera dans le même camp que l’ensemble des scientifiques actifs, laissant sur la touche une poignée de physiciens de guerre froide aigris, rêvant encore de prêter main forte à Socrate pour clouer le bec des « dix mille fous » en brandissant une vérité, venue de nulle part, indiscutable et incontestable. L’inverse du relativisme, nous ne devrions jamais l’oublier, se dit absolutisme (Bloor [1976] 1991).
Je fais le faux naïf, je l’admets ; en réalité, il existe une troisième raison qui rend difficile de croire que l’anthropologie des sciences a autant de merveilles à distribuer. Par une malheureuse coïncidence, ou peut-être par un étrange cas de mimétisme darwinien au sein de l’écologie des sciences sociales, ou encore — qui sait ? — par quelque phénomène de contamination mutuelle, l’anthropologie des sciences revêt une ressemblance superficielle avec ces prisonniers enfermés dans leurs geôles que nous avons laissés quelques pages plus haut en train de chuter lentement de Kant vers l’enfer, prétendant, un sourire suffisant aux lèvres, ne plus se soucier de la capacité du langage à avoir prise sur la réalité. Quand nous parlons d’hybrides et d’imbroglios, de médiations, de pratique, de réseaux, de relativisme, de relations, de réponses provisoires, de connexions partielles, d’humains et de non-humains ou de « bric-à-brac », tout cela sonne comme si nous aussi parcourions le même chemin, dans une fuite précipitée loin de la vérité et de la raison, morcelant en pièces toujours plus petites les catégories qui maintiennent l’esprit humain à jamais séparé de la présence de la réalité. En fait — pourquoi le masquer ? —, de la même façon qu’il y a une lutte à l’intérieur des disciplines scientifiques entre le modèle de

la Science

et celui de

la Recherche

, il y a une lutte au sein des sciences sociales et littéraires entre deux modèles opposés, l’un qui peut être appelé, en toute approximation, post-moderne*, et l’autre que j’ai baptisé non-moderne*. Tout ce que le premier interprète comme un appel à plus d’absence, plus de démystification, plus de négation, plus de déconstruction, le second y voit une preuve de présence, de déploiement, d’affirmation et de construction.
La cause de ces différences radicales et de ces ressemblances fugaces n’est pas bien difficile à dénicher. Le post-modernisme, comme son nom l’indique, descend de la série des compromis successifs ayant défini la modernité. Il a hérité de ceux-ci la quête de l’absolue vérité qui animait l’esprit-dans-son-bocal déconnecté, le débat entre Force et Droit, la distinction radicale entre science et politique, le constructivisme de Kant et l’urgence critique qui l’accompagne, mais il a cessé de croire qu’il serait possible de mener à bonne fin cet invraisemblable programme. Ce faisant, il fait preuve d’un sens commun de bon aloi, et cela plaide en sa faveur. Mais il n’a pas pour autant retracé le chemin de la modernité en poussant jusqu’aux bifurcations qui furent à l’origine de cet impossible projet (Latour, 1991). Il ressent la même nostalgie que le modernisme, à la différence qu’il tente d’assumer, comme autant de traits positifs, les échecs accablants du projet rationaliste. De là son apologie de Calliclès et des sophistes, sa jubilation devant la réalité virtuelle, sa démystification des « grands récits », son enthousiasme à l’idée que nous sommes prisonniers de nos propres points de vue, son insistance quant à la réflexivité et ses efforts exaspérants pour écrire des textes qui ne comportent aucun risque de présence.
L’anthropologie des sciences, telle que je la conçois, s’est donnée une mission très différente, une mission non-moderne. Pour nous, la modernité n’a jamais été à l’ordre du jour. La réalité et la morale n’ont jamais fait défaut. Se battre pour ou contre la vérité absolue, pour ou contre la multiplicité des points de vue, pour ou contre le caractère social de nos constructions, pour ou contre la présence, n’a jamais été primordial (Hacking, 1999). Le programme qui consiste à démystifier, à mettre à nu, à éviter de se laisser duper, soustrait de l’énergie à la tâche que le collectif de gens, de choses et de dieux a toujours jugé beaucoup plus importante : extraire le « cosmos » d’un « fouillis chaotique ». Notre but est une politique des choses et non la vieille dispute pour déterminer si les mots renvoient ou non au monde. Ils y renvoient évidemment ! Vous pourriez aussi bien me demander si je crois à l’amour maternel ou, en l’occurrence, si je crois à la réalité !
Alors, mon ami, tu n’es toujours pas convaincu ? Encore à te demander si nous sommes faits de lard ou de cochon, si nous sommes amis ou ennemis ? Je dois reconnaître qu’accepter cette description de notre travail, sous un tel éclairage, demande davantage qu’un simple acte de foi, mais puisque tu as posé ta question avec tant d’ouverture d’esprit, je pensais que tu méritais qu’il y fût répondu avec la même franchise. C’est exact, il n’est pas vraiment facile de nous situer, nous qui sommes à la fois campés au beau milieu de la ligne de partage entre les deux cultures, plongés au cœur du mouvement historique qui a conduit de

la Science

à

la Recherche

et mal placé entre le postmodernisme et le non-modernisme. J’espère au moins que tu es convaincu que nous n’avons pas cherché à embrouiller délibérément notre position, mais qu’il est vraiment difficile de suivre fidèlement ton propre travail scientifique en ces temps troublés. De mon point de vue, ton travail et celui de tes nombreux collègues, votre effort pour établir des faits, sont les otages d’une dispute surannée sur la façon de contrôler au mieux le peuple. Nous croyons que les sciences méritent mieux que ce rapt conduit par

la Science.
Contrairemen

t à ce que tu pourrais avoir pensé au moment où tu m’as demandé d’avoir cette conversation privée, nous autres, en anthropologie des sciences, sommes loin d’être ceux qui ont réduit la science à une « pure construction sociale », fruit de cette foule turbulente et passionnée, imaginée pour satisfaire le besoin de pouvoir de Calliclès et Socrate, mais il se peut que nous soyons les premiers à avoir trouvé un moyen d’affranchir la science de la politique — la politique de la raison, ce Compromis scélérat passé entre l’épistémologie, la morale, la psychologie et la théologie. Il se peut que nous soyons les premiers, en effet, à avoir affranchi les non-humains de la politique de l’objectivité et les humains de la politique de subjectivation. Les disciplines elles-mêmes, les faits et les artefacts avec leurs superbes racines, leurs articulations délicates, leurs nombreux radicelles et leurs fragiles réseaux doivent encore, pour la plupart, être étudiés et décrits. Je tente, dans les pages qui suivent, de clarifier du mieux que je peux quelques-uns d’entre eux. Loin du tumulte de la guerre des sciences que ni toi ni moi ne voulons mener (mais peut-être, après tout, cela ne me déplairait-il pas de tirer quelques coups de feu !), les faits et les artefacts peuvent donner lieu à beaucoup d’autres conversations, bien moins belliqueuses, bien plus fécondes et, c’est sûr, bien plus amicales.
Et me voici à nouveau pris en flagrant dé lit defausse naïveté. En forçant la boîte noire des faits scientifiques, nous savions parfaitement que nous allions ouvrir une boîte de Pandore. Mais impossible d’y échapper. Elle était restée parfaitement scellée aussi longtemps qu’elle demeura dans le no man’s land entre les deux cultures, enfouie entre choux et navets, tranquillement ignorée des spécialistes en sciences humaines, tout occupés à tenter d’écarter les dangers de l’objectivation, et des épistémologues (politiques), s’évertuant à parer aux désordres que charrie la rue indisciplinée. Maintenant qu’elle a été ouverte, que fléaux et malédictions, péchés et calamités tourbillonnent tout autour, il n’y a plus qu’une chose à faire : aller encore plus profond, tout au fond de la boîte quasi vide, afin de récupérer ce qui, selon la vénérable légende, y a été laissé — l’espérance. Mais c’est beaucoup trop profond pour moi seul ; voulez-vous m’aider à l’atteindre ? Peux-tu me donner un coup de main ?

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